Vie pratique
Ottignies. Vendredi 13 août. Près d’un mois jour pour jour après l’inondation, Stéphanie reçoit une visite inattendue. « Vous me reconnaissez ? », interroge la dame qui se tient sur le seuil. « C’était une dame de la commune qui accompagnait les ouvriers le jour où la grue est venue prendre tout ce qu’on avait perdu », raconte Stéphanie. Si cette visite la touche, c’est parce qu’un mois s’est écoulé entre ces deux visites. Trente jours pendant lesquels une solidarité sans pareille s’est enclenchée. Locale ou lointaine, financière ou matérielle, elle afflue de toutes parts.
Une vague de solidarité aussi puissante que le sinistre
Le lendemain du sinistre, Stéphanie et Nicolas peuvent compter sur leur voisine pour vider leur cave. Des scouts viennent ensuite grossir les rangs de la troupe. Des inconnu·es passent offrir des pâtisseries. Pendant ce temps, c’est la sœur de Stéphanie qui garde les filles du couple et fait tourner des machines à laver. Des ami·es de secondaire débarquent avec bottes et raclettes…
Autant de solidarité bouleverse Stéphanie, qui partage son émotion sur les réseaux sociaux. « Ce soir, je pleure, non pas d’avoir passé mes dernières quarante-huit heures les mains dans la boue, ni d’avoir perdu des choses matérielles, de ne pouvoir prendre une douche chaude ou pire encore de ne pas pouvoir partir en vacances demain comme prévu. Non, ce soir je pleure parce que l’élan de solidarité qui m’enveloppe depuis deux jours est au-dessus de tout ce que j’aurais pu imaginer ».
Plus inattendu, ces moments de solidarité sont aussi chargés positivement en émotions. « Le dimanche soir, mes potes de secondaire sont restés pour l’apéro improvisé entre voisins. Malgré toute cette merde, il y avait une ambiance dingue, on a mis de la musique, on faisait des blagues, un coup on pleurait, un coup on riait. C’était très fort, à un point que mon ami m’a écrit le soir : ‘Je suis désolé de te dire ça vu les circonstances, mais cette journée restera une des plus belles de ma vie’ ».
Les sinistrés subissent le contrecoup
Une fois les logements vidés et nettoyés, les dossiers aux assurances constitués, le contrecoup se fait sentir. La logistique a fait place à une fatigue physique et émotionnelle. Des images flash qui reviennent, des crises d’angoisse qui tenaillent, des bruits qui surgissent… Pour certain·es sinistré·es, le traumatisme a laissé des traces.
Patricia est en arrêt maladie depuis cinq semaines, elle a été brûlée dans la gorge et la trachée par les différents composants libérés dans l’air lors du sinistre. Mais c’est sur le plan mental qu’elle est le plus affectée.
« J’entends encore le bruit de l’eau et les cris de mes enfants. Je me sens vide. Je passe mes journées au lit à regarder la télé. Il faut l’avoir vécu pour comprendre ce que c’est, la peur de perdre ses enfants et de ne pas être assez forte contre l’eau. »
Les angoisses de Nicolas sont revenues, décuplées par le traumatisme. Parfois l’anxiété lui fait imaginer le pire : mérule, glissement de terrain, écroulement de la maison. « D’habitude, je parviens à relativiser, mais, là, c’est compliqué quand tu ne te sens plus en sécurité dans ta propre maison… Il paraît que c’est un des plus grands traumatismes », raconte Stéphanie.
Les enfants aussi subissent l’impact de l’événement. Élise, 9 ans, a été bouleversée par les images du J.T. « C’était au moment des inondations à Verviers, on lui a dit ‘Ne te tracasse pas, ça n’arrivera pas chez nous’. On n’aurait pas dû, car quand c’est arrivé chez nous, elle a préféré ne rien voir, mais elle a fantasmé bien pire ». Jeanne, 5 ans, est aussi fragilisée. Elle qui d’ordinaire quittait ses parents comme une fleur manifeste des angoisses au moment de la séparation.
Chez Sarah aussi les enfants sont perturbés. Le petit dernier, 2 ans, répète en boucle que la maison est cassée et met plus de deux heures à s’endormir le soir. Le grand, 5 ans, demande tout le temps s’il va pleuvoir. « On sent qu’il va falloir mettre des choses en place pour les accompagner, ils sont sous le choc d’avoir perdu leur maison », explique Sarah.
Décalage temporel entre solidarité et traumatisme
Après un mois d’effervescence, l’élan de solidarité s’estompe. Pour la population, la vie reprend son cours. Mais pour certain·es, c’est justement maintenant que c’est peut-être le plus compliqué. Bernard Rimé, professeur émérite de psychologie, spécialisé dans l’étude des émotions, explique le décalage entre la solidarité qui opère à court terme et le contrecoup qui s’installe à long terme. « Lorsqu’une catastrophe survient, elle monopolise l’attention et est au centre des conversations. C’est ce qui explique la mise en route de comportements solidaires. Parce que la catastrophe nous ébranle, nous voulons donner une partie de nous-même pour compenser. Mais ce mouvement est à la fois puissant et bref. Après six à huit semaines, on constate un retour à la normale ».
Comment expliquer ce besoin de tourner la page ? « Nous ne sommes pas capable de vivre avec la vision des risques auxquels nous expose la vie au quotidien, sinon nous perdrions courage, explique Bernard Rimé. C’est à la fois tout à fait naturel et dramatique, car cela signifie qu’à moyen terme, les victimes se sentent toujours abandonnées. Car celui ou celle qui a vécu le traumatisme fait l’expérience directe d’une perte de contrôle sur sa vie qui induit un sentiment d’impuissance ». Pour les sinistré·es, un autre monde est à reconstruire au-delà des dégâts matériels subis.
Si l’impact psychologique aigu perdure au-delà d’un mois, il y a un risque de basculer vers quelque chose de chronique, avertit Bernard Rimé. Il recommande alors de consulter un·e spécialiste en stress post-traumatique à toute personne qui ne parvient pas à mener sa vie comme avant. Le spécialiste des émotions rappelle également la nécessité de se doter de structures permanentes d’aide aux victimes qui puissent apporter ce soutien à long terme.
Du côté des proches, le fait d’avoir conscience de ces traces durables laissées par le traumatisme peut amener d’autres types d’aide. Comme une cliente de Patricia qui l’a invitée au restaurant pour lui changer les idées ou cette dame qui rend visite à Stéphanie et Nicolas pour leur apporter des chocolats.
TÉMOIGNAGES
- À Pepinster, Patricia a pu compter sur l’aide de deux jeunes hommes pour nager à ses côtés et rejoindre l’impasse où elle vit. À trois, ils ont forcé la porte d’entrée et récupéré les deux enfants réfugiés au premier étage.
« Après avoir sauvé mes enfants, nous sommes partis rechercher Jacques, un voisin âgé qui vit seul. Et puis les gens qui habitent les hauteurs sont descendus avec des thermos de café, des couvertures… » - À Verviers, les parents de Céline ouvrent leur logement à leur fille et sa famille. Pour que la tribu sinistrée s’y sente bien, ils ont aménagé un espace, fait place nette dans leurs placards et même investi dans une nouvelle literie.
La jeune femme n’est pas surprise, elle sait que ses parents feraient tout pour elle. Il faut dire qu’en une nuit, Céline a perdu beaucoup : sa voiture, la maison qu’elle a retapée pendant deux ans avec Julien et son travail dans une imprimerie d’Ensival, également sinistrée. Pour vider et nettoyer la maison, ils seront trente-cinq à répondre présents. - À Saint-Marc en province de Namur, même son de cloche chez Sarah. En plus de l’aide pour le nettoyage, la garde des enfants et la gestion des repas, ses parents lui proposent de l’héberger. « Le fait d’être bien chez eux nous a permis de chercher un hébergement à notre aise ».
Alors que la famille doit normalement partir en vacances le surlendemain, les démarches rendent le départ impossible. « Une connaissance de ma belle-mère nous a écrit pour nous dire : ‘Je ne peux pas vous aider à nettoyer, mais je mets mon appartement à la mer à votre disposition pour une semaine’. C’est juste énorme de la part d’une personne que je n’ai jamais vue ! ».
Sarah publie une annonce sur les réseaux sociaux pour un logement temporaire. Elle sera partagée plus de 800 fois. Sur le site « Les compagnons dépanneurs », deux frères proposeront la maison dont ils viennent d’hériter pour un prix dérisoire.
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