Santé et bien-être
Les animations Évras permettent à nos enfants de mieux vivre les un·es avec les autres. De mieux vivre avec eux ou elles-mêmes. Et parfois même d’élargir les œillères des parents et donc de mieux vivre en société.
Il y a trois ans, le Ligueur bouclait son premier dossier consacré à l’Évras qu’il introduisait par « On a gravi le mont Évras ». C’est l’impression que cela nous donnait. Nous étions parmi les premiers magazines à évoquer un sommet quasi vierge, peu foulé avant nous. Depuis, le principe de ces animations a fait son petit bonhomme de chemin.
D’abord à l’école, où une mention figure dans le Pacte d’excellence pour rendre ce principe transversal. En plus des animations, tout ce qui touche à l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle pourra être abordé aussi bien en cours de français qu’en histoire ou encore en maths. Les profs seront formé·es pour cela. Si cela s’imbrique correctement et rend les matières pratiques, on ne peut que s’en réjouir. Mais c’est surtout dans les familles, et plus encore auprès des parents, que l’Évras a infusé. C’est justement ce qui nous intéresse.
« Vivre ensemble. Parents compris »
Cela s’est déroulé sous nos yeux. Au cours d’une séance d’information dans une école à Bruxelles, quelques parents de primaire devisent. Il est question d’Évras, qu’une maman qui travaille dans un centre de planning familial a mis à l’ordre du jour. Illico, une autre maman, Mona*, embraye. « Peut-être qu’ils ont autre chose à faire avant, non ? Je ne sais pas moi, apprendre à lire à écrire, par exemple ? ». Brouhaha. Débat. Cacophonie. L’empoignade n’est pas loin. Jusqu’à ce que Laurent*, rouge aux lèvres et vêtu d’une robe, prenne la parole de façon posée.
« Certains termes et la façon de les aborder ne s’improvisent pas. Par exemple, le fait d’évoquer des ‘problématiques’ pour parler de l’homosexualité, de la transidentité, d’utiliser le mot ‘troubles’ pour parler de la variation de genre, c’est ce que l’on fait toutes et tous, mais ce n’est pas le bon vocabulaire. Tout cela, c’est sérieux. Si pour certain·es c’est très théorique, pour vos enfants qui vivent avec cela quotidiennement, ce n’est pas un débat, c’est une réalité. »
Justement, comment les enfants prennent les petits bouts d’Évras qui leur sont distribués à l’école et les ramènent avec eux ? On pose à la question à Marine* qui, nous dit-elle, n’a jamais parlé ni de ses émotions, ni de ses ressentis et encore moins de tout ce qui a trait à la sexualité avec ses parents quand elle était petite. Maman de trois enfants, dont la plus grande a 11 ans, elle n’est pas du tout à l’aise avec ces questions-là.
Une éducation à faire avec les enfants, mais aussi par les enfants
« L’exemple typique, ce sont les menstruations. Je ne suis pas demeurée, je sais bien qu’il va falloir que j’en parle avec mes filles. Jusque-là, j’ai réussi à rester plutôt informative et je répondais très simplement aux questions que ma fille me pose sur la question. Sans aller plus loin. Mais, un jour, après une séance d’Évras, elle rentre et me dit : ‘Tu sais, maman, il va falloir que l’on en parle de tout ça, je suis bientôt une ado’. J’ai ri. Mais j’ai surtout bien flippé. »
Parfois, vous avez même l’impression que vos enfants refont un peu votre éducation. À tout le moins qu’ils la mettent à jour, qu’ils « updatent nos valeurs », comme nous dit Fred d’un anglicisme dispensable, lui qui a un fils, Mathias, en 6e primaire.
« Il y a quelques années, avant que la question du genre devienne un point capital de notre société (si mon fils me lisait, il me traiterait de ‘boomer’), on se balade et on croise un de ses copains. Ce pote passe avec un peu de vernis et des petites barrettes colorées dans les cheveux. En bon crétin du XXe siècle que je suis, je fais des blagues là-dessus. Illico, je me suis fait reprendre par Mathias, qui a grandi avec ce copain, qui connaît son parcours. Pour lui, la question de genre n’est pas abordée dans les bouquins, il l’éprouve à travers ce pote ou d’autres qui vivent cela au quotidien. Je n’ai jamais eu de potes qui se sentaient être nés du mauvais côté du genre, par exemple. La réalité de nos enfants n’est pas la nôtre et je trouve ça important d’évoluer avec eux. Toutes les discussions qu’ils ont pendant ces heures d’Évras sont à mon sens des questions qui touchent au vivre-ensemble. Parents compris. »
« Il y a cette croyance qu’on va pousser les jeunes à être actifs »
Si les exemples que l’on vient de voir nous montrent que l’Évras ouvre les champs des conversations et les esprits, à l’inverse, ils en font fuir certain·es, qui craignent ces séances. Lola Clavreul, directrice de la Fédération des centres pluralistes de planning familial (FCPPF), nous explique que certaines familles ne mettent pas leurs enfants à l’école quand il y a une animation Évras.
« Ce sont des cas extrêmes. Les centres de planning familial préfèrent largement ouvrir le dialogue avec le parent, mais ce n’est pas toujours facile. Dans certains cas, les centres ont l’occasion d’être présentés en début d’année comme faisant partie des acteurs scolaires que les enfants vont être amenés à rencontrer au cours de la saison. Avec un peu de chance, ils ont l’occasion d’expliquer comment se passe une animation et de la dédiaboliser. Il y a également le cas des écoles qui voient les animations comme une obligation. Dans ces situations, rien ne se passe bien : le centre de planning n’est pas présenté, les parents ne savent pas ce qu’il se passe et il y a une sorte de crispation - qui ne peut être que déverrouillée par du dialogue - autour d’une animation. »
Karine*, présente à la réunion des parents évoquée en début d’article, expose ses craintes. « Je suis désolée de le voir comme ça, mais je trouve que nos enfants sont exposés trop tôt à toutes ces questions liées à la sexualité. Je trouve ça inquiétant de leur mettre des idées en tête auxquelles ils n’auraient pas pensé ». Rappelons que les questions liées à l’Évras ne concernent pas uniquement la sexualité, mais abordent, âge par âge, tout ce qui fait la relation à l’autre. En partant systématiquement des questions que les enfants se posent.
Sur le fait que ces séances donneraient des idées à nos enfants, on sent la FCPFF très habituée à ce type de remarques. Célia Didier, chargée de projet Évras, explique : « En fait, il faut se mettre dans la logique que les ados ont besoin de l’information pour agir de la meilleure manière qui soit pour eux et pour les autres. Mais il faut qu’ils reçoivent l’information ».
Lola Clavreul de reprendre : « Il y a cette croyance qu’on va pousser les jeunes à être actifs et, en même temps, il y a une idéalisation de la période de l’enfance innocente qu’il faudrait préserver et qui serait détachée de tout ce qui est sexuel. Alors qu’en fait, les enfants observent ce qu’il se passe autour d’eux. La sexualité se construit petit à petit, ça ne leur tombe pas sur la tête à 14 ans. Je crois qu’on peut donner des informations adaptées à chaque âge et c’est cela qui va leur permettre d’entrer de manière ‘safe’ et responsable dans leur sexualité active plus tard, quand ils ou elles seront prêt·es ».
Retour à la réunion de classe. Les différent·es participant·es se mettent d’accord sur un rythme d’animations pour voir comment il est possible de travailler avec l’école. La tension est redescendue. Mona* et Carine* ont écoutées attentivement le discours de Laurent*. Les membres de l’association des parents qui organisent la séance leur demandent si elles veulent continuer à discuter du principe et quels seraient leurs points d’attention. Les deux complètent la phrase de l’autre : « En réalité, Laurent nous a complètement convaincues. Nous n’avons pas eu l’occasion d’y réfléchir réellement et on réalise aujourd’hui l’importance que cela peut avoir dans la vie de nos enfants ». N’est-ce pas fantastique quand les craintes sont dépassées ?
* Prénoms modifiés
ZOOM
Et si le podcast ouvrait la voie à la discussion ?
Les émotions, l’amour ou encore la sexualité sont des sujets très souvent investigués par le podcast, véritable média de l’intime. Il pourrait donc être un support intéressant pour entamer la conversation en famille et permettre à chacun de se réapproprier ces thématiques. Observation faite par l’asbl O’YES (o-yes.be). « Nous produisons des podcasts qui traitent d’Évras, plutôt à destination des jeunes adultes. Mais des parents nous ont déjà contactés en nous disant avoir écouté un épisode avec leurs enfants », relate Valérie-Anne Duyck, chargée de communication. Alors, si aborder le S d’Évras avec vos jeunes vous embarrasse ou si vous ne savez pas par où commencer l’éveil à la vie relationnelle avec vos bambins, ces quatre références sonores pourraient vous assister.
- Dès 6 ans : Pourquoi les adultes parlent de sexualité ? Ça veut dire quoi intimité ? C’est quoi la différence entre amitié et amour ? Dans Éveil, un super balado d’éducation à la sexualité, mais surtout au respect de soi et des autres, à l’anatomie ou encore à la gestion des émotions, deux professionnelles répondent aux questions des plus petit·es. Un format instructif tout droit venu de nos amis québécois.
- Avec vos (pré)ados, On SEXplique (RTBF) : telle une pyjama party, ce programme en dix épisodes fait circuler une parole libre entre une bande d’ados, un tiktokeur et une sexologue. L’idée : venir répondre aux questions transversales des 12-16 ans. Consentement, orientation sexuelle, IST, mais aussi émotions amoureuses ou puberté, c’est l’expérience des jeunes qui prime.
- Pour vous, parents, principalement : Au cœur du couple. L’épisode en deux parties intitulé « Éducation sexuelle de nos enfants : quand ? Comment ? Pourquoi ? » propose de poser des mots pour parler corps, sexualité et rapport aux autres avec les enfants, de 6 mois à 17 ans. Guidé par une sexothérapeute, le podcast aborde précisément la nécessité de parler de ces sujets au sein de la famille et invite à réfléchir ensemble aux différentes étapes de l’éducation sexuelle.
- Pour détendre l’atmosphère : écoutez l’épisode 10 de La 1re fois, produit par Moules Frites, toute première chaîne numérique belge entièrement consacrée à la santé sexuelle de l’asbl O’YES. Une série de jeunes témoignent de la première fois où la sexualité est arrivée sur la table avec leurs parents. Entre tendresse, rapprochements ou honte et profonds moments de solitude, leurs anecdotes mettent surtout en lumière une difficulté majeure : l’importance d’aborder le sujet par un autre prisme que les risques (IST, contraception, sexualité pour les jeunes filles…).
M.-F. P.
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