« Un pays en crise est comme un pays en guerre »

Dans son dernier livre, Est-ce ainsi que les hommes vivent ? (Éd. Fayard), la psychanalyste Claude Halmos plaide pour que, enfin, les souffrances psychologiques provoquées par la crise économique ne soient plus un tabou. Pas plus dans la famille qu’au sein de la société. En parler et les entendre permettrait à de nombreuses personnes, qu’elles soient elles-mêmes ou non directement victimes du chômage, d’aller mieux.

« Un pays en crise est comme un pays en guerre »

Dans votre dernier livre, vous évoquez les souffrances psychologiques provoquées par la crise à la façon d’une épidémie. Pour quelle raison ?
Claude Halmos :
« Parce que les dommages psychologiques dépassent, de loin, le cercle des victimes directes de la crise. Il y a bien sûr les gens qui sont déjà sans emploi, ceux qui sont en train de perdre leur boulot ou savent qu’ils vont le perdre prochainement, ceux dont les droits à une allocation de chômage ont pris fin. Mais il y a aussi leurs proches et, au-delà, tous ceux qui ont encore un travail, mais qui ont conscience du fait que, à plus ou moins long terme, eux aussi peuvent se retrouver touchés, perdre leur travail, ou tout simplement voir leurs revenus diminuer. J’emploie dans mon livre une image qui peut paraître surprenante ou exagérée, mais qui me paraît tout à fait pertinente : un pays en crise est comme un pays en guerre. De même qu’on ne peut pas faire comme si de rien n’était quand le front approche et qu’on entend des coups de feu résonner dans le quartier voisin, on ne peut pas vraiment échapper à l’angoisse quand on sait que, autour de nous, les difficultés économiques se traduisent par toujours plus de précarité, toujours plus de chômage. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, cette angoisse ne concerne pas uniquement les personnes de condition modeste qui, si elles se retrouvaient privées de leur emploi, éprouveraient beaucoup de mal à payer leur loyer, à se soigner, voire tout simplement à nourrir leur famille. Elle est perceptible aussi chez des gens beaucoup plus aisés qui craignent, en cas de coup dur, de ne pas pouvoir envoyer leurs enfants en vacances aussi souvent qu’ils le voudraient, de ne pas pouvoir leur payer de bonnes écoles, qui redoutent de ne pas pouvoir leur assurer une situation aussi bonne que la leur. Ce que d’aucuns appellent le déclassement. Pour dire les choses de façon un peu mélodramatique, chacun souhaite pouvoir mourir en ayant la conviction d’avoir mis son enfant sur de bons rails. Or, pour beaucoup, aujourd’hui, ce sentiment paraît assez inaccessible. »

Diriez-vous qu’il est aujourd’hui tabou d’exprimer cette souffrance ?
C. H. : « Oui, je compare cette situation à celle qui prévalait jusque dans les années 1990, avant que nous autres, psys, ne nous mettions à intervenir dans les médias, auprès du grand public. Jusqu’alors, les gens qui éprouvaient des problèmes sexuels, qui ressentaient régulièrement l’envie de donner une claque à leur enfant ou qui étaient intimement convaincus que leur père n’était pas leur père biologique, n’osaient en parler à personne. Ils se pensaient malades ou fous. Et en nourrissaient une véritable honte, ne comprenant pas pourquoi ils en souffraient tant. Le fait de pouvoir évoquer ces souffrances dans le cadre d’émissions jouissant d’une large audience, de pouvoir trouver des témoignages et des conseils dans les journaux et les magazines a incontestablement permis à de nombreuses personnes d’aller mieux. Et il faudrait aujourd’hui amorcer une évolution similaire avec les souffrances provoquées par la crise, quand bien même les médias jugent ce sujet peu vendeur. »

Une véritable souffrance qui doit être reconnue comme telle

Qu’éprouve-t-on quand on est touché par le chômage ?
C. H. :
« Un chômeur qui cherche en vain un travail ou un travailleur indépendant qui se voit confier de moins en moins de boulot, va souvent, au bout d’un certain temps, avoir de plus en plus de mal à répondre aux annonces, à décrocher son téléphone, de crainte d’essuyer de nouveaux refus. Contrairement au regard que la société - et parfois même l’entourage proche - peut porter sur lui, ce n’est pas là le signe d’une quelconque paresse. C’est son narcissisme, son désir de vivre, qui est atteint. Un peu comme s’il était amputé d’une partie de lui-même. Et il est essentiel, tant du point de vue de l’individu que d’un point de vue plus politique, alors que beaucoup sont aujourd’hui tentés de soutenir l’extrême droite, qu’il puisse dire cette souffrance et que celle-ci puisse être entendue et reconnue par la société. »

Comment, précisément, en parler à ses proches, à ses enfants en particulier ?
C. H. : « Sans accabler son enfant de réalités d’adultes, il faut, quand on y est confronté, lui expliquer ce qu’est le chômage : c’est bien sûr le fait de ne pas avoir de travail ou de perdre son emploi. Mais il faut aussi aller plus loin dans l’explication. Car sinon l’enfant peut avoir une vision tout à fait fausse. Il sait qu’on ne peut être viré de l’école que si on a fait de grosses bêtises ou si on a très mal travaillé. Et il aura donc tendance à s’imaginer que le parent est responsable de son licenciement, alors qu’il n’est que la victime d’une situation sur laquelle il n’a, pour ainsi dire, aucune prise. De même, si on lui cache tout, si on ne lui dit absolument pas quelle est la source de notre angoisse, il aura tendance à penser qu’il en est lui-même la cause. Il faut donc, en s’adaptant à son âge, aider l’enfant à comprendre la société dans laquelle il vit. »

À comprendre le fonctionnement de l’économie ?
C. H. : « Oui. Il faut notamment lui dire que quand on est sans emploi, on perçoit des indemnités de chômage, qu’il ne s’agit pas de charité, mais que l’on a, durant ses années de travail, cotisé pour cela et que les sommes que l’on reçoit désormais représentent en quelque sorte un salaire différé. C’est essentiel, car le chômage du père ou de la mère peut faire l’effet d’un cataclysme pour l’enfant, qui n’a pas une perception précise de l’argent, qui ne sait pas quelles sommes sont nécessaires pour subvenir aux besoins de la famille. Certains vont même essayer de manger moins, convaincus que cela allègera le fardeau… Expliquer tout ça permet à l’enfant de considérer que son parent est quelqu’un de bien, même s’il a perdu son emploi, qu’il est une victime et qu’il peut se battre avec d’autres pour retrouver du travail, qu’il peut développer avec eux une entraide. C’est aussi une façon de lui montrer qu’il doit rester à sa place d’enfant, ne pas lui donner l’illusion d’une toute-puissance, le sentiment qu’il peut lui-même sauver la famille, régler les problèmes auxquels sont confrontés les adultes. »

La solidarité comme valeur refuge

Comment la souffrance psychologique provoquée par la crise influe-t-elle sur l’autorité des parents ?
C. H. :
« Elle a tendance à brouiller les pistes. Certains pensent que l’autorité est quelque chose de naturel. En réalité, c’est avant tout une question de légitimité. Quand on pose une limite, elle est d’autant mieux acceptée qu’on a le sentiment de bien faire, qu’on est à l’aise avec cette décision. Il est relativement facile de refuser d’acheter un paquet de bonbons parce qu’on en a déjà acheté un quelques jours auparavant et que cela ne serait ni éducatif ni bon pour la santé. Ça l’est souvent moins lorsque le refus est motivé avant tout par un motif financier. Certains parents se sentent, dans ce cas, écrasés par la honte. Dans leur tête règne la confusion : ils ont l’impression qu’à ne pas pouvoir répondre favorablement aux sollicitations de ce type, ils montrent une forme d’insuffisance. Face à des enfants qui parfois en jouent (comme cette petite fille de 4 ans disant à son père, à propos de la marque de céréales : ‘De toute façon, toi, tu n’achètes jamais ce qu’il faut !’), certains cèderont régulièrement, quitte à fragiliser les finances du foyer, plutôt que d’expliquer calmement à l’enfant que la famille n’a pas les moyens d’effectuer tel ou tel achat et que, de toute manière, quand il sera grand, il ne pourra pas s’acheter dix vélos, vingt voitures, que cela n’aurait d’ailleurs aucun intérêt, que le bonheur ne consiste pas à s’affranchir de toutes les limites. On se situe là, c’est vrai, au ras des pâquerettes. Il n’empêche, chaque jour se nouent dans les grandes surfaces de tels drames. »

Comment évoquer la crise avec ses enfants sans pour autant tuer en eux tout espoir ?
C. H. :
« Face à l’errance professionnelle qui attend nombre d’entre eux, il faut parler à nos enfants de solidarité, leur dire qu’on peut inventer de nouvelles façons d’exister. Il faut leur apprendre à tirer les leçons de leurs échecs et surtout à différencier ce qu’ils sont de ceux qu’ils font. On peut rendre un mauvais devoir sans pour autant être un mauvais élève. Et ce n’est pas parce qu’on n’a pas ou plus de travail qu’on n’est pas une personne douée de qualités et de compétences. En tout cas, ce ne serait pas aider nos jeunes que de les maintenir artificiellement dans l’enfance, comme certains le font parfois, de peur qu’ils ne se trouvent confrontés à la réalité. »

Propos recueillis par Denis Quenneville

À lire

Le pouvoir de la parole

Dans un livre précédent, Parler, c’est vivre (éd. Le Livre de Poche), Claude Halmos avait déjà montré à quel point exprimer à haute voix ses peurs, ses angoisses, quelles qu’elles soient, pouvait s’avérer bénéfique et aider, sinon à les surmonter complètement, du moins à en atténuer les effets.
Destiné à un large public, cet ouvrage avait entre autres vertus celle d’aider le lecteur à relativiser, celle de le rassurer. Oui, j’ai peur de l’eau ou des chiens. Oui, j’éprouve de la honte au sujet de tel de mes traits physiques. Oui, j’ai l’impression tenace de ne pas être un parent à la hauteur parce que mon enfant ne dort pas correctement la nuit ou bien se trouve en difficulté à l’école. Oui, j’en éprouve une grande souffrance, une tristesse qui, vue de l’extérieur, ne semble trouver aucune justification. Mais une fois exprimés, et placés dans la perspective d’autres témoignages, ces sentiments s’avèrent d’une grande banalité. Non, contrairement à ce qui me semble parfois, il n’y a chez moi rien d’anormal !

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« Manque de quelque chose sur une vaste échelle ; pénurie » ou encore « Période décisive ou périlleuse de l’existence » ou… Les définitions de la crise se succèdent dans le petit Larousse et le terme est répété à l’envi par les médias comme chez les voisins en passant par le boulot. Mais quelle est la réalité de la crise pour vous, parents ? Retour sur le phénomène en chaussant vos bésicles !