Aime-t-on trop nos enfants ?

On sait qu’en matière d’éducation, l’amour ne suffit pas. Mais un excès d’amour peut-il nuire au développement de nos enfants ? C’est ce que nous dit le psychologue Daniel Coum. S’il ne se voit pas opposer de limites (et la société actuelle ne le fait guère), le « désir » parental complique l’exercice de l’autorité parentale. Il complique aussi, pour les adolescents, la nécessaire prise de distance par rapport aux parents.

Aime-t-on trop nos enfants ?

Diriez-vous que l’enfant est davantage un objet de désir que par le passé ?
Daniel Coum
 : « Oui, incontestablement. Les enfants sont beaucoup moins nombreux dans les familles. Et cette rareté fait d’eux des objets - au sens psychanalytique - de désir. Trois éléments y contribuent. Tout d’abord, la réduction de la mortalité infantile permet désormais aux parents de s’attacher sans grand risque aux tout-petits. Ensuite, l’enfant va généralement nous survivre, et donc nous prolonger. Un paramètre qui, aujourd’hui, entre beaucoup en ligne de compte dans la façon dont on s’investit dans la relation parentale et vient nourrir nos rêves d’éternité : nous sommes bien sûr mortels, mais nos enfants nous donnent l’impression de l’être un peu moins, comme je peux le constater régulièrement dans mes consultations. Enfin, si l’enfant fait davantage l’objet d’un désir, c’est aussi en raison de la mutation de la famille dans les pays occidentaux. Longtemps, la morale, la loi, une transcendance, religieuse ou athée, indiquait aux parents quelle était leur mission. Mais, dans une large mesure, on s’est affranchis de ce dogme collectif et la question du désir a pu prendre les devants. »

Comment cela se manifeste-t-il ?
D. C.
: « Une revendication très forte des femmes à partir des années 1960, ‘Un enfant quand je veux, si je veux’, a mis au zénith le désir de chacun. Il s’agissait, au nom du respect de l’individu, de contester de manière radicale le fait qu’un groupe dominant, les hommes en l’occurrence, puisse imposer à l’autre sa volonté. Cela a exercé des effets sur l’ensemble des liens familiaux : ce n’est plus la société qui dicte la façon d’être père ou mère, c’est à chacun d’inventer son modèle. De même, avant, le père constituait d’une certaine manière le relais de la loi. Mais ce rôle s’est estompé au profit de références subjectives. Or, s’il n’y a plus rien qui vienne médiatiser le rapport que chaque parent entretient avec son enfant, le désir et le sentiment triomphent au sein de cette relation. Avoir un enfant, désormais, c’est surtout être bien avec lui, en jouir, aller là où nous mènent nos envies. Dans les sociétés traditionnelles qui étaient les nôtres il n’y a pas si longtemps, le désir d’enfant passait derrière une forme d’obligation morale ou sociale : être une femme, c’était être mère ; être un homme, c’était fonder une famille. Désormais, chacun est invité à exercer une liberté individuelle, à être l’acteur de son existence. »

Plus de liberté, donc plus d’angoisses aussi

Cette évolution semble positive. N’est-ce pas le cas, à vos yeux ?
D. C.
: « Disons que nous sommes en train d’identifier les effets négatifs, secondaires, d’un progrès. Comme toujours, plus on est libre, plus on est angoissé. C’est là le coût de la liberté. Et la question de la responsabilité, son corollaire, se pose avec plus d’acuité : je dois mesurer à l’aune de mon propre jugement la valeur de mon désir. Cette responsabilité porte sur la façon dont je vais m’occuper de l’enfant, sur les ambitions que j’aurai pour lui, etc. Elle s’éprouve avant tout dans la somme des choix que je dois effectuer pour lui au quotidien. Cette liberté est lourde à porter, surtout si elle n’est pas bordée par des règles ou obligations imposées par la société. »

Ces transformations expliquent-elles la difficulté qu’éprouvent beaucoup de parents à poser des limites ?
D. C.
: « Oui, bien sûr. Si les parents cherchent avant tout à éprouver de la satisfaction à travers leur(s) enfant(s), tout conflit devient gênant. Au lieu d’être considérée comme une nécessité éducative ponctuelle, l’insatisfaction de l’enfant est perçue comme un indicateur de malaise, voire de trouble. Je suis frappé de voir tant de parents démunis face à l’excès de vitalité de leurs enfants. Vitalité face à laquelle ils ne savent pas opposer des interdits qui pour nos parents ou grands-parents allaient de soi. Ce désarroi largement partagé indique bien qu’il s’agit moins d’un problème affectant telle ou telle personne que d’une difficulté culturelle, collective. On pourrait dire que ces parents-là sont en partie les victimes d’une évolution de la société. »

Tous les milieux sont-ils touchés uniformément par ce phénomène ?
D. C.
: « Si cette tendance lourde concerne toutes les strates de la société, tout le monde ne dispose pas, pour y faire face, des mêmes ressources sociales, culturelles et même économiques. Une famille relativement aisée pourra par exemple trouver un appui extérieur en payant une assistante maternelle. Les ressources psychiques jouent elles aussi un rôle clé. Car, dans un univers de moins en moins balisé, il faut pouvoir supporter l’incertitude existentielle. »

Un futur adulte à former avant tout

Le poids du désir des parents est-il plus préjudiciable à certaines périodes qu’à d’autres ?
D. C.
: « L’adolescence constitue à l’évidence le moment crucial. Le travail de séparation est plus difficile à réaliser car la charge, désormais, en incombe aux individus plus qu’au corps social. Les adolescents ont toujours besoin de courage pour ‘plaquer’ leurs parents, comme le disait Françoise Dolto, car ils ont conscience du dommage qu’ils leur infligent. La ‘perte’ éprouvée par ces derniers apparaît comme un deuil à surmonter. Elle renvoie le père à sa qualité d’homme, la mère à sa qualité de femme, le couple parental à sa qualité de couple conjugal. Et le courage nécessaire aux ados pour se séparer d’eux afin d’investir d’autres types de relations dans leur génération est d’autant plus grand que ces jeunes gens auront été intensément connectés au désir de leurs parents. Cette culpabilité vient alourdir leur fardeau, déjà chargé de la conscience qu’ont les ados de devoir devenir ‘eux-mêmes’. »

Iriez-vous jusqu’à dire que l’enfant, objet du désir de ses parents, peut dans des cas extrêmes se retrouver tout simplement traité comme un objet ?
D. C.
: « Parce que le rapport qu’on entretient avec lui est, dans une large mesure, placé sous le régime du sentiment, l’enfant est susceptible de se retrouver davantage dans une position d’objet du désir que dans celle d’un futur adulte à former. Il est exposé aux aléas de ce désir. Avec, dans des cas extrêmes, de la part des parents, des comportements pathologiques de l’ordre du rejet, du délaissement, des carences éducatives : ‘Je ne veux plus de cet enfant, il ne me comble pas, il me déçoit, je le laisse tomber’. À l’extrême inverse, plus fréquemment, l’enfant - qui, par nature, ne conteste pas la manière dont il est traité et dont on peut même dire qu’il désire être l’objet de l’autre - risque d’être instrumentalisé, manipulé, voire abusé. On le voit souvent, par exemple, dans les conflits de rivalité entre les parents : chacun des deux se dispute la ‘possession’ de l’enfant. De même, dans les cas extrêmes, le désir parental peut faire effraction dans la vie intime, psychique, voire corporelle de l’enfant. Sans aller jusqu’à l’inceste, j’observe parfois des situations de proximité excessive, par exemple lorsque l’on devient ‘ami’ avec son enfant sur Facebook pour contrôler et suivre ses relations, voire entrer directement en contact avec les membres de son réseau. »

► L’éducation suppose un partage

Pour introduire une nécessaire limite au désir des parents, il faut que ceux-ci consentent à partager avec d’autres leur mission éducative.

Poser une limite au désir des parents. Voilà qui, pour Daniel Coum, tombe sous le sens. Mais encore faut-il le faire au nom de bonnes raisons. Le faire « au nom des droits de l’enfant » revient de nouveau, selon lui, à « instrumentaliser » ce dernier, ces droits étant par définition rédigés par des adultes… Mieux vaut, insiste le psy, considérer que l’éducation est tout à la fois « une affaire de désir et de responsabilité, une affaire de pouvoir et de limites posées à ce pouvoir ».
La stratégie qui en découle consiste à « s’y mettre à plusieurs », à établir un lien avec d’autres adultes, professionnels ou non. À condition que ces derniers aussi jouent le jeu : « Il y a encore trop d’assistantes maternelles, d’éducateurs en internat et autres éducateurs sportifs qui considèrent qu’ils s’occupent d’un enfant par défaut, parce que ses propres parents sont défaillants. Cela fragilise la position de ces derniers et alourdit la charge parentale », déplore-t-il.
L’éducation d’un enfant suppose un partage, soutient Daniel Coum. « Non sur le mode de la substitution ou de la suppléance, mais sur celui de la combinaison des rôles, de la coéducation », dit-il, en reprenant un terme à la mode. Et d’affirmer : « Je mets au rang de compétences parentales non seulement le développement de savoir-faire et de savoir-être mais aussi le consentement à supporter des limites et à partager l’éducation de son enfant ».

Propos recueillis par Denis Quenneville