Autisme : deux tomes d’amour

À plus de vingt ans de distance, une mère et un fils traitent de l’autisme dans leurs livres respectifs. Françoise Lefèvre dans Le Petit Prince cannibale (Actes Sud) et Hugo Horiot dans L’Empereur, c’est moi (L'Iconoclaste). Chez elle : la tentative magnifique d’entrer dans un monde inconnu, celui dans lequel son fils vit reclus. Chez lui : le désir infini de résister au monde ordinaire.

Autisme : deux tomes d’amour

Les livres de Françoise Lefèvre sont des livres habités, écrits avec fièvre. C’est une passionnée, une jusqu’au-boutiste, une éperdue d’amour. Sur la route de Françoise Lefèvre, débarque un jour un petit prince venu d’elle ne sait quelle planète. Un fils, Jean, différent des autres enfants : mutique, adoptant des comportements répétitifs.
Une aventure extraordinaire commence alors dans la planète autisme : tenter de comprendre le langage de Jean et d’entrer en communication avec lui. Des années épuisantes au cours desquelles Françoise Lefèvre déploie contre vents, marées et autisme des trésors d’ingéniosité.
Les efforts sont rudes. En face, le petit prince résiste. Dans le livre d’Hugo Horiot, Jean est rebaptisé Julien, le prénom initial de l’auteur lui-même. On est ici dans le récit. Julien se tait, refuse de manger, de marcher. Il se fait tout petit. Et tout entier accaparé par des gestes répétitifs.
« Moi, je tourne des roues dès que je le peux. Toute la journée, le monde tourne alors je tourne. Je marque la pulsation du temps qui passe. Je sais très bien que si je tournais plus vite le temps ne s’accélérerait pas, alors je garde une vitesse constante, vitesse de croisière celle qui sied le mieux à mon bras, à mon corps, sans doute la même vitesse que mon pouls. Ainsi mon cœur bat au rythme de la terre qui tourne. »

Un jour, un déclic

L’enfant vit ainsi une étrange et intense présence-absence au monde. L’autisme ou comment y être sans y être. L’attitude de Julien relève d’une quête de fusion et d’absolu. Une manière de se mesurer aussi à l’infini, au cosmos. C’est une régression que tente l’enfant, un retour dans le ventre maternel.
« Je ne veux pas tuer maman, ni lui faire de mal en lui ouvrant le ventre, écrit Hugo Horiot, alors il me faut redevenir infiniment petit. Je vais donc cesser de manger. Enfin, je vais manger juste l’essentiel pour ne pas mourir. Ne rien mâcher. Je finirai peut-être par ne plus avoir de dents comme les nouveau-nés. Ça voudra dire que je serai sur la bonne voie. »
Françoise Lefèvre aura dans son rôle de mère incarné bien des personnages pour sortir son fils de son rêve fou, pour le réveiller : Zorro, Batman, la Belle au bois dormant, Peau d’âne, un robot, une sorcière et beaucoup d’autres. Elle aura tant bien que mal inclus son entourage et des passants dans ses scénarios. Prendre son fils par surprise, le faire réagir, tel est l’unique et immense enjeu de ces années d’enfance.
Un jour, un déclic se produit, après des années de colère, de souffrances entrecoupées de courts répits. « Le téléphone sonne. Je sursaute légèrement. Je dois décrocher. Une personne cherche à me joindre. Ce doit être urgent. Peut-être même que ça vient d’un autre monde. Ma main touche le combiné. Mes doigts le serrent. Je décroche. Je plaque l’écouteur contre mon oreille. Allo, c’est Sophie. Comment ça va ? Je veux savoir qui est cette Sophie. Je dis allo ? Je sens soudain une présence derrière moi. Maman est là dans l’ouverture de la porte et a du mal à cacher un léger sourire. Je raccroche vivement le téléphone. Je comprends. J’ai été piégé. Bravo maman, 1-0 pour toi. Tu es très maligne, beaucoup plus maligne que moi. Il va falloir que je redouble de vigilance si je veux vraiment retourner dans ton ventre. »

Deux rencontres déterminantes

L’autre point marqué au bénéfice de la vie le sera par une jeune coiffeuse. Premier vrai regard d’Hugo dans la glace. Avec sa nouvelle coupe, il se reconnaît à peine. Ce nouveau visage, le sien, lui permet ni plus ni moins de devenir un autre, Hugo. Le second prénom supplante le premier. « Julien est mort », affirmera l’enfant. Une victoire en amène une autre.
Autre rencontre fondamentale : celle d’un jeune garçon qui lui demande d’interpréter son propre rôle dans un court-métrage, celui du petit prince cannibale. Après des années de galère scolaire, de brimades et d’incompréhension de la part de ses pairs et des enseignants, Hugo découvre enfin des cours où il peut s’épanouir. Être soi et un autre, Julien et Hugo, concilier rêve et réalité, n’est-ce pas le nœud de tout ?
« Le dictateur et le diplomate, ça pourrait être le titre d’une pièce de théâtre. La pièce que nous jouons inlassablement (…). Le dictateur et le diplomate. L’un est la raison d’exister de l’autre et vice versa. Un couple indissociable au sein de chaque être humain, ce couple existe indubitablement fatalement depuis toujours et pour toujours scellés ensemble à jamais ». Une dualité dont certains feraient l’expérience d’une vie. En lire le récit est une grâce à ne pas rater.

Véronique Janzyk

Extrait

« Un jour, je me suis dit que derrière ton silence, il n’y avait peut-être rien. Le vide. Ce doute a durci un peu plus le serment que je m’étais fait : te sortir de là. Te sortir de ton autisme. Le vide, on va le remplir, je te le jure. Tu ne sais pas bien où finit, où commence ton corps. Je passerai des heures à te caresser, te pétrir, te stimuler. Te surprendre. Mes doigts s’arrêteront à chaque grain de ta peau, à chacun de tes membres, de tes os. Je les nomme à voix haute. Phalange. Phalangine. Phalangette. Je te le chante. Tes petits os roulent entre mon pouce et mon index. (…) Je sais que tu enregistres mieux que la plupart des autres enfants. Je le vois à de brusques lueurs dans tes yeux. Véritables petites lucarnes ouvertes sur le monde. Souvent, tu me prends la main et la portes à ma bouche. C’est pour me signifier que je dois continuer à te parler. Alors, je te redis ce poème de Rimbaud, je te relis le Petit prince, ce conte d’Andersen, ou une fable de La Fontaine et puis, je te dis des mots à moi qui vont à la recherche de tes mots engloutis comme des épaves gisant au fond de toi. »
Françoise Lefèvre - Le Petit Prince cannibale (Actes Sud)

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