3/5 ans

Ces moments où on aurait envie
de leur tordre le cou

Sentir l’agressivité monter en soi. Être tellement à bout qu’on aurait envie de crier très fort ou carrément de gifler son enfant. Stop. On respire. On redescend d’un cran et on atterrit en douceur sur les pistes de solutions livrées par nos spécialistes.

Ces moments où on aurait envie de leur tordre le cou

« Mais tu ne comprends pas que je n’en peux plus ! ». Delphine a hurlé. « Pas juste élevé la voix, mais hurlé », explique cette maman nivelloise. C’était sur son petit Stan, 2 ans et demi. Ce jour-là, il était tout simplement infernal. C’était un mercredi après-midi. Maxime, le papa, travaillait.

« Son petit frère, Aaron, 3 mois, pleurait car il avait faim, donc je voulais l’allaiter. Sauf que le grand ne me laissait pas nourrir son frère. Et un enfant de 2 ans et demi, on ne peut pas le laisser seul errer dans la maison. Comme il fait toujours la sieste l’après-midi, je me suis dit que j’allais laisser un peu patienter le petit le temps de mettre le grand à la sieste. »

Stan ne l’entend pas de cette oreille. « Il était infect. J’essayais de le mettre dans sa gigoteuse et il me frappait, me donnait des coups de pied dans le ventre, ce qui me faisait très mal. C’est là que j’ai perdu mes nerfs ». Et voilà comment ils se sont tous les trois retrouvés à pleurer. « Le petit avait toujours faim. Le grand n’a pas compris ce qui lui était tombé dessus et moi, j’ai craqué. Grosse culpabilité. Je me voyais de l’extérieur et je me disais : ‘Qu’est-ce que j’ai fait ? Je ne peux pas hurler comme ça sur mon fils’ ».

Et pourtant, ça arrive à nombre de parents de craquer, surtout verbalement. Perdre patience, sentir l’agressivité monter en soi et finir par lâcher des mots et parfois même une claque pour certains. Cette envie de violence, si elle n’est pas justifiée pour l’enfant, elle est explicable physiologiquement. « Quand on est stressé, on sécrète du cortisol, l’hormone du stress, qui fait monter la colère », explique Moïra Mikolajczak, psychologue et spécialiste en burn-out parental à l’UCLouvain.

Mais ça ne justifie pas tout. « Nous ne sommes pas des animaux sauvages. En tant qu’êtres humains, nous avons la capacité d’agir sur cette colère. La preuve : on peut être très énervé sur un collègue ou son patron sans pour autant s’en prendre verbalement ou physiquement à lui. Néanmoins, on a tendance à être plus violent envers les personnes qui sont hiérarchiquement inférieures à nous. C’est pour cela que les enfants, surtout ceux en bas âge, et les animaux sont les plus souvent victimes de violence. Parce qu’ils sont tout en bas de l’échelle. Ils n’ont pas de capacité de réagir ».

Pas la capacité cérébrale de gérer son émotion

Qu’est-ce qui fait que certaines personnes vont passer à l’acte et d’autres pas ? « C’est la gestion des émotions, répond la psy. Elle va agir comme modérateur, nous permettre de se dire ‘Allez, je me rends compte que je suis en colère pour un tas de choses et que mon enfant de 5 ans n’y peut rien’. Plus on a des compétences émotionnelles, plus on se différencie de l’animal sauvage, plus on va être capable de ne pas agir violemment ».

Attention, vous pouvez avoir une bonne capacité émotionnelle et quand même avoir envie d’agir violemment, précise la psychologue, « mais vous êtes aussi capables de ne pas passer le pas ».
Car entre le parent et l’enfant, c’est l’adulte qui a la capacité à gérer les émotions, explique Moïra Mikolajczak. « L’enfant ne peut pas se réguler comme nous, car son cortex préfrontal - le siège de la régulation des émotions et des impulsions - n’est pas (très) développé avant l’âge de 6 ans et n’est pas mature avant celui de… 25 ans. Un enfant n’a donc pas le moteur pour réguler les émotions ».

Concrètement, « ça ne sert donc à rien de dire à son enfant : ‘Arrête de pleurer’ », ajoute Jérémy Clément, formé en psychologie et fondateur de l’asbl Aiduc’action qui propose notamment des ateliers sur la parentalité et la gestion des émotions. Il a l’habitude d’accompagner les parents dans ce genre de situation.

« L’enfant n’est tout simplement pas capable de s’arrêter de pleurer. Et pour lui, c’est assez atroce à vivre, car il va comprendre qu’il ne peut pas ressentir cette tristesse ou cette colère du parent. Or, une émotion doit être dite et non contredite. Chez l’enfant, c’est comme une vague, elle doit se former, monter et puis retomber pour disparaître. Ce n’est pas facile, mais on doit la laisser passer. »

Des moments de qualité avec son enfant

Si les deux spécialistes ont chacun donné leurs « trucs » pour gérer ses émotions au moment critique (voir ci-dessous), ils conseillent aussi la prévention. Comprenez :agir en dehors de la crise pour l’éviter. « Prendre cinq à quinze minutes après le retour de l’école pour se poser et jouer, explique Jérémy Clément. On peut réfléchir à la manière dont on agence notre emploi du temps et, s’il est très chargé, y insérer des moments où l’on est uniquement avec ses enfants, où on lâche prise nous-mêmes ».

C’est ce qu’a décidé de faire Delphine. « Je prends dix à quinze minutes par jour avec mon fils Stan et uniquement avec lui. On est juste nous deux et c’est lui qui décide à quoi on joue. Je me suis rendue compte que Stan n’avait pas beaucoup de liberté d’action, pas beaucoup l’occasion de faire ses propres choix. On lui impose constamment des choses, alors ces quinze minutes-là, elles sont à lui ».

Et la maman de poursuivre : « Auparavant, j’avais l’impression de passer du temps et de jouer avec mon fils. Mais, en réalité, on fait souvent autre chose en même temps, on s’interrompt. Tandis que là, quand je lui dis : ‘On fait notre temps à deux ?’, il est toujours partant et on va dans une autre pièce qu’il choisit. Je le préviens quand ça va être la fin et je lui dis qu’après, c’est le bain ou le souper, par exemple ».

Grâce à ce temps de qualité axé sur la disponibilité et le partage, la dynamique familiale a changé. Le petit Aaron grandit, bien sûr, ce qui permet d’échanger davantage avec son grand frère. Et, désormais, les sourires sont devenus bien plus fréquents que les larmes.

Marie-Laure Mathot

En pratique

5 conseils pour éviter de s’en prendre à son enfant

Vous sentez monter cette agressivité ?

► Sortez. « La première chose à faire quand on ressent l’envie de s’en prendre à son enfant est de sortir de la pièce et de respirer un grand coup, explique Moïra Mikolajczak. Cela permet de faire redescendre le taux de cortisol ». À condition que l’enfant soit en sécurité, bien sûr. Jérémy Clément ajoute que c’est mieux que ce soit l’adulte qui sorte plutôt que de demander à l’enfant d’aller dans sa chambre. « Si on lui demande d’aller dans sa chambre, l’enfant va sentir que le parent ne trouve pas les clés pour le gérer et va se sentir abandonné. Les enfants risquent donc de tester le parent beaucoup plus souvent pour voir s’il est toujours là. Les situations de crise risquent donc de se multiplier ». Si le parent revient rapidement et apaisé après avoir soufflé un coup, il n’y aura pas d’escalade.

► Se rappeler que l’enfant n’est pas capable de se calmer tout de suite. « On peut utiliser ce temps à l’extérieur pour essayer de voir la situation sous un autre angle, conseille Moïra Mikolajczak. Se rappeler que l’enfant est petit et que s’il crie, par exemple, c’est parce que c’est la seule manière pour lui d’attirer l’attention. Ça ne sert à rien de lui demander de se calmer s’il est énervé car il n’en est pas capable ».

► Y a-t-il autre chose ? Si l’enfant est bien souvent le déclencheur de la colère après une grosse journée, il n’est pas responsable de ce qu’il s’est passé avant l’incident. On peut donc essayer de se remémorer toutes les choses qui nous ont stressées pendant la journée et se dire qu’au fond, notre petiot·e n’a rien à voir avec tout ça.

► La chaise à penser. Chez lui, Jérémy Clément a installé une « chaise à penser ». Elle est dans le lieu de vie pour éviter d’isoler sa fille de 4 ans et demi quand elle est en colère. « Elle va s’asseoir et elle doit réfléchir à ce qu’elle a fait. Néanmoins, elle est présente, elle est avec nous ». C’est un peu l’ancêtre du « coin », mais beaucoup moins stigmatisant.

► Éviter la culpabilisation et expliquer à l’enfant son ressenti. En tant que parent, on fonctionne au quotidien par essai-erreur. « Culpabiliser ne va rien amener de constructif, explique Jérémy Clément. On peut se remettre en question, accepter de faire des erreurs et modifier sa manière de faire. On peut expliquer à l’enfant qu’on est tendu·e, pourquoi on est énervé·e, lui demander de l’aider à passer un bon moment ». Et on en revient à la nécessité de passer du temps de qualité avec son enfant.

L’effet Covid

Moins de ressources en ce moment

Cette capacité à gérer sa colère est particulièrement mise à mal quand nous avons passé une journée stressante ou chargée. « De manière très claire, plus un parent est stressé, plus il est épuisé et plus l’irritabilité va être grande et donc, plus vite il risque d’avoir de la violence », explique Moïra Mikolajczak. Or, « l’enfant ne doit pas être tributaire de la charge mentale du parent, complète Jérémy Clément. L’enfant a lui aussi probablement eu un rythme de journée assez rude s’il revient de l’école. S’il est fatiguant, il est aussi fatigué ».
Lors de ses accompagnements, Jérémy Clément a remarqué que ce genre de scène à forte tension est habituel, d’autant plus avec les confinements. Une analyse partagée par Moïra Mikolajczak. « Le confinement a exacerbé cela, car les ressources des parents se sont amoindries. Pas de resto pour se détendre, pas d’ami·e·s à inviter à la maison… la pression ne peut pas s’évacuer d’une cocotte-minute souvent très saturée. Sans avoir étudié de manière statistique le deuxième confinement, je fais le pari que plus de gens ont été fragilisés à ce moment-là, car c’est devenu très long. Il y a eu de l’usure ».

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