Vie de parent

Christine Mahy (2/2) : « Ce que j’ai envie de dire aux familles ? C’est vous, l’importance d’une société, et les deniers publics, c’est vers la population qu’ils doivent revenir. »

Suite de notre entretien avec Christine Mahy, Secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté (RWLP). En marge de notre dossier consacré à la flambée des prix, cette figure emblématique de la défense des droits des plus précarisés, nous a partagé sa colère et ses solutions face à cette crise où les inégalités, déjà creusées par un manque de vision structurelle, ne font que s’amplifier. Voici la deuxième partie de cet entretien au long cours. La première était consacrée à l’alimentation, dans celle-ci il est question de logement et d’énergie.

Christine Mahy (2/2) : « Ce que j’ai envie de dire aux familles ? C’est vous, l’importance d’une société, et les deniers publics, c’est vers la population qu’ils doivent revenir. »

Ce texte est le résultat d'un long entretien avec Christine Mahy. Il a été rédigé de façon continue comme un long monologue. Le « Je » est donc celui de Christine Mahy. 

J’insiste sur le besoin de solutions structurelles. Les mesures conjoncturelles, ce sont des mesures momentanées insécurisantes qui créent des clivages. Le conjoncturel nécessite de trouver des points de repères. Est-ce qu’on donne à tout le monde ou à certains ? Et à qui ? La classe moyenne dit : « On aide toujours les pauvres mais nous on nous oublie. » C’est ce qui conduit le gouvernement à prendre des mesures généralistes, mais qui n’ont pas beaucoup de sens. C’est le cas pour l’énergie : réduction de la TVA, 200€ pour le mazout... Ce sont des pis-aller. Et il y en a qui recevront trop, parce qu’ils ne sont pas dans le besoin. D’autres pour qui ces augmentations ne représenteront rien parce qu’obligés de chauffer des logements mal isolés et qu’au bout du compte leurs finances seront toujours ébranlées par une énergie toujours plus chère. Je n’ai même plus trop envie de commenter ces mesures conjoncturelles. Crise. Crise. Crise. Ok. On a été pris au dépourvu.  Mais de grâce, il faut se réunir, prendre des mesures structurelles, indispensables pour la suite.

En fait, on voit que tout le préventif qui n’a pas été mis en place avant les crises, tout ce qui n’a pas été imaginé pour le long terme renforce les conséquences désastreuses de la crise pour toute une partie de la population. Au niveau du bâti, il faut à tout prix aller vers de la rénovation rapide, massive, en privilégiant les habitants locataires faibles tant dans le privé que dans le public. C’est ceux-là qui vont continuer à payer cher et vilain en énergie. Même après la crise, les prix ne vont jamais descendre tout à fait. On ne doit pas régler ça uniquement avec des mesures de financement individuel, c’est-à-dire en aidant celui qui a le potentiel financier pour isoler sa maison, mettre des panneaux photovoltaïques, etc. On doit aller plus loin même que le prêt à 0%. On doit proposer des rénovations par quartiers, des négociations avec les propriétaires privés qui possèdent un paquet de logements de mauvaise qualité. Le bâti en Wallonie et à Bruxelles est vieux. Il faut que le public investisse aussi dans le bâtiment privé mais qu’en contrepartie, il y ait des accords sur des non-augmentations de loyers, etc. Pour que le public n’investisse pas à fonds perdus. Et pourquoi pas, imaginer des systèmes de chauffage collectif par quartier, par pompe à chaleur ? Comment faire pour capter de l’énergie de façon plus collective. Qu’on mette le turbo et qu’on aille plus loin, plus vite. Et très rapidement. C’est la même question que sur la transformation alimentaire (NDLR : abordée dans la première partie de cet entretien).

« Il faut un surinvestissement dans le logement »

On a un retard gigantesque en matière de logement public. On en est à 7% de logement, ce n’est pas assez. Avec ce pourcentage c’est difficile de peser sur le logement privé. Bon, pour être honnête, on ne peut pas dire que le pouvoir public ne bouge pas sur la question (ce serait un mauvais procès) mais il ne rebouge sur la question que depuis très récemment, depuis une ou deux législatures. Le problème, c’est que ça se démène avec 30 ans de retard sur la quantité, la qualité, l’investissement, etc. Pour rattraper le temps perdu, ça va prendre des années. Il faut donc un surinvestissement sur le logement.

En fait, sur tout sujet dans notre société, pour l’instant, c’est l’entonnoir. On paye les conséquences de ce qui n’a pas été fait préventivement, de ce qui n’a pas fait l’objet d’analyses d’investissements… Résultat, on est dans l’entonnoir pour tout. On est dans l’entonnoir climatique, alimentaire, énergétique… Il n’y a pas eu une vision des investissements pour que les droits de base ne soient plus un souci permanent pour la population. Ce que j’appelle les droits de base, c’est se loger, se chauffer, avoir de l’eau, se nourrir, aller à l’école, se soigner, se déplacer et s’assurer d’avoir droit à la sécurité sociale. Normalement, ce sont des droits au service desquels l’autorité politique doit s’atteler pour que ce ne soit pas la préoccupation des ménages au quotidien.

Je ne suis pas fataliste, je suis plutôt en colère. Parce qu’il y a un doute en moi. Est-ce que les conclusions de chaque crise vont être mises sur la table et servir à se mettre tout de suite au travail sur base de ce qu’on a pu découvrir. Et quand je parle des crises, on peut remonter à la crise bancaire de 2008.  À l’époque, on a dit stop à la financiarisation de la société. Les banques proposent des mauvais produits, plus jamais ça. Bon, aujourd’hui, on a oublié tout ça. Les banques renouent avec les vieilles méthodes. On n’a même plus de services bancaires, on paye pour faire leur travail. La crise du Covid, qu’est-ce qu’on a dit ? On se rend compte de qui est essentiel, de ce qui est important, de ce qui fait sens. Aujourd’hui, tout recommence comme avant. La crise des inondations, c’était une crise unique pour repenser l’aménagement du territoire au profit de toutes les populations, quelles que soient leurs ressources. C’était l’occasion de réfléchir au bâti, à la lutte contre la spéculation. Au résultat, bof. Je ne dis pas qu’il n’y a aucune réflexion à ce propos, mais on ne sent pas qu’on va au bout. On en reste à l’étape « sparadrap » conjoncturel posé en urgence. Il y a un peu de diagnostic. On ne réfléchit pas au traitement de fond. On reste au niveau de l’urgence.

« On gagne financièrement et humainement à régler les problèmes de façon structurelle »

Un sparadrap-type ? La réduction de la TVA sur l’énergie de 21 à 6%, C’est un sparadrap dont je ne pense pas que du bien. Ok, c’est une décision à prendre pour aider ceux qui n’en sortent pas. Mais pour après ?  Si on pose cela à un niveau structurel, la question c’est : « Quel système de taxation pour des biens de cette importance-là ? Est-ce que ça doit être une TVA unique ? Une TVA progressive ? Est-ce qu’on pourrait avoir des gens qui paient plus que 21% de TVA quand d’autres paieraient 3% ? Avec des paliers entre les deux ? » Ça, c’est de la réflexion structurelle. Une des remarques, c’est de dire que cibler les populations pour ce type d’approche, c’est complexe. Une des manières d’accorder l’aide de façon plus juste, c’est de ne plus accorder l’aide en fonction du statut des personnes (chômeur, en invalidité, etc.), mais bien des revenus. Cela nécessite des outils statistiques. Et il faut lier le mécanisme à une évolution de la fiscalité, à la globalisation des revenus pour avoir une fiscalité plus juste.

Il faut aussi s’interroger sur la multiplication des tarifs sociaux. On va bientôt avoir des tarifs sociaux pour tout. Cette situation montre qu’il y a un problème essentiel : c’est que les gens n’ont pas le revenu nécessaire pour pouvoir affronter le coût de la réalité des choses. Est-ce qu’on va continuer à se demander comment il faut accorder des tarifs sociaux sur base de quels statuts ou est-ce qu’on va se questionner sur la hauteur des revenus au regard du coût de la vie, au regard du coût du logement ? On ne sait pas passer d’un système à l’autre d’un coup… Aujourd’hui, on est encore bien obligé de donner. On prolonge le tarif social sur l’énergie, évidemment il le faut. Il faudrait même le rendre plus ou moins structurel. Parce que dire « on le prolonge jusqu’en septembre », alors que c’est à partir d’octobre qu’il va faire froid, c’est vraiment foutre la frousse aux gens. Les autorités auraient dit « on le prolonge jusqu’au printemps de l’année prochaine », cela aurait été plus rassurant. Donc les mesures conjoncturelles, oui, mais dans le même temps, il faut bosser sur du structurel.

« On a le droit d’avoir un peu de tranquillité dans la tête »

J’ai toujours pensé que, dans les gouvernements, il devrait y avoir un exécutif de législature et un exécutif de pensée structurelle. Parce que sinon, cela ne va pas. Je pense qu’on ne s’en sortira jamais sans ça. On gagne financièrement et humainement à régler les problèmes de façon structurelle. Pourtant, il y a cette impression bien ancrée qu’on dépense moins d’argent en bouchant tout le temps les trous. Mon œil ! On a souvent demandé que soit réalisée une analyse du coût de la gestion de la pauvreté (sparadraps, tarifs sociaux, etc.) et qu’on essaie de voir si ce coût produit des solutions satisfaisantes. Fondamentalement, je n’en ai pas le sentiment. La majorité du temps, ça permet aux gens concernés de garder juste le nez hors de l’eau, pas de sortir vraiment de la pauvreté. C’est peu gratifiant pour les gens, mais aussi pour la société. Cela coûte cher pour un résultat insatisfaisant.

Que maintenant on calcule le montant pour régler des problèmes structurels à long terme. Il faut concevoir cette somme globale comme un investissement. Ce sera beaucoup d’argent sur la table d’un coup, mais ça permettrait d’en gagner sur le long terme. Il faut décider d’investir. Car ce qui devient incompréhensible pour les gens, c’est de voir l’argent qu’on parvient à débourser en temps de crise et qu’on refuse de sortir en dehors de ça. Changer le statut des cohabitants, augmenter les revenus, c’est toujours trop cher ! Par contre, on ne compte pas pour les sparadraps conjoncturels, c’est du sauve-qui-peut. 

Que faire ? Il faut que les plus forts des plus faibles rejoignent le combat collectif qui est de vouloir des réponses structurelles. Un exemple de combat particulier ? La suppression du statut de cohabitant. C’est normal de le réclamer. Ce statut ne fait que ponctionner les petits revenus, c’est un impôt qui ne dit pas son nom, qui fait fondre parfois la moitié des revenus. C’est à l’autorité politique que les familles plus précarisées doivent s’adresser. Pourquoi ne nous considérez-vous pas comme assez importantes pour que nous puissions être dans des conditions de vie décente, pour que notre énergie, notre créativité, nous les consacrions à nos enfants, à la collectivité ? On a le droit d’avoir un peu de tranquillité dans la tête. C’est normal d’avoir un revenu correct. C’est normal que l’école soit gratuite. Pour ces questions, on se voit répondre qu’il n’y pas d’argent. Et pourtant, pour l’instant, l’argent coule à flot. 

« Le combat doit être porté collectivement »

On est aussi dans un pays qui a une fiscalité injuste et qui ne met pas les moyens pour traquer la fraude fiscale. Ce que j’ai envie de dire aux familles ? « C’est vous, l’importance d’une société et les deniers publics, c’est vers la population qu’ils doivent revenir. » Il faut arrêter de nager dans les paradoxes, comment justifier le fait que Bruxelles soit la 3ème région la plus riche d’Europe et que dans le même temps y résident les habitants les plus pauvres de Belgique ? Il faut se demander à qui revient la richesse produite à Bruxelles. Comment fait-on pour agir là-dessus ? Il faut s’allier, se coaliser. Et ne pas se tromper d’ennemis. Ne commencez pas à surveiller le ménage en-dessous ou au-dessus. Non, ce n’est pas le migrant le problème. Ce n’est pas celui qui est au chômage le problème. C’est le cadre général qui doit être questionné.

Le politique travaille, mais il court derrière un abandon de son âme… Sa valeur centrale devrait être la garantie des droits à son peuple, mais il court après d’autres valeurs. Je ne pointe pas l’économie (qui n’est pas mauvaise en soi), mais la financiarisation de la société, la spéculation, l’enrichissement. Les inégalités n’ont jamais été aussi grandes. Le commerce de luxe aujourd’hui, il marche bien. Réclamer la réduction des inégalités, c’est légitime. Réclamer de faire reculer la pauvreté, c’est légitime. Le combat doit être porté collectivement.  

 Il faut réclamer le droit à l’aisance, le droit de traverser la vie dans une certaine sérénité, en n’étant pas confronté tout le temps au trop peu d’argent, au trop peu de considération, au trop peu d’emploi de qualité…. Au trop peu de tout, en somme.

Propos recueillis par Thierry Dupièreux et Clémentine Rasquin

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