Vie de parent

Doit se mettre à travailler

Doit se mettre à travailler

Vincent, papa de Pierre, 17 ans : « Baffe sur baffe »

On a vraiment tout essayé avec Pierre. Il ne fiche rien, n’a aucun entrain et surtout n’éprouve pas de peur du redoublement. Au-delà de l’école, on a tellement le sentiment que rien ne le motive qu’on a fait des tests pour voir si tout allait bien physiologiquement. Il s’est fait sortir du général en 2e, il est actuellement en 4e technique et il renonce. Depuis le début d’année, il en est à dix-huit jours d’absences non justifiées. D’où ça vient ? Des pétards à outrance ? Du fait que l’on soit séparé avec sa mère ? On a vu des psys, des pédopsys, testés toutes les combinaisons possibles. Je ne lâche pourtant rien, je suis en dialogue permanent avec l’école. Où est-ce que ça merde ? Sa sœur a reçu les mêmes armes et s’en sort bien. On se prend baffe sur baffe. C’est juste une question de motivation. Les capacités sont là. On vit avec un sentiment d’impuissance usant.

► Qu’est-ce que vous pouvez faire ?

Pour cette dernière typologie très complexe, nous avons réunis l’avis de nos deux experts. Grande surprise de ce dossier, nos deux coordinateurs s’accordent à dire que le fainéant, le paresseux, l’oisif, appelez-le comme vous voulez, est une espèce rare. Philippe Orban explique que les ados ne sont pas si blasés qu’on veut bien le croire. « Moi, par exemple, j’en ai un dans ma classe. Mais il est souriant, alors il me donne envie de l’aider. Comment ? En lui bottant symboliquement les fesses. J’essaie de trouver ce qui peut le motiver. J’ai un petit mot pour lui dès qu’il bouge un minimum. Je l’attrape par ce qu’il l’attire, en l’occurrence les jeux vidéo ». Tous deux sont de nouveau unanimes sur un point : de toutes les typologies que l’on vient d’évoquer dans ce dossier autour du mauvais bulletin, ce sont bien nos fainéants qui vont vous demander le plus de travail à vous chers parents. Aïe.

Ne baissez pas les bras

► Gros objectif du parent : en quelque sorte, réanimer son petit zombie. La solution ? La carotte. Philippe Orban, sans honte, aucune, confesse : « Ça m’arrive de récompenser mes élèves quand on aborde quelque chose d’assez difficile en classe. Par exemple les temps primitifs en cours de néerlandais. Quand je vois que les élèves ont fait un effort, je récompense avec des petites crasses, par exemple. C’est une façon de réactiver la spirale positive. C’est important ».
Certaines évidences sont importantes à rappeler. Notamment que la réussite contribue à un mieux-être. Votre ado a intégré le fait que sa vie serait ponctuée de déceptions, de mauvais points, de relations conflictuelles... Même s’il semble s’en satisfaire, ce n’est jamais agréable. Expliquez-lui. Essayer de le faire redécoller avec des termes comme le mérite, la motivation. Encore et encore. Ne laissez jamais tomber. N’oubliez pas qu’en tant que parent d’ado, même si vous avez souvent le sentiment de vous adresser à un mur, vous êtes écouté bien plus que vous ne le pensez.

Courage, beaucoup de courage

Petite astuce soufflée par nos experts, celle de prendre notre paresseux par là où il pêche : la pénibilité de l’effort. Philippe Orban déroule. « Un gamin ne se projette pas dans l’avenir. Quand il étudie le néerlandais, il ne voit pas l’intérêt. Alors, je l’ancre dans une forme de réalité. ‘Tiens, regarde cette annonce pour un boulot de magasinier à Nivelles. C’est très physique comme boulot. Il faut vider un camion. Le remplir. Porter des charges lourdes. Et bien même pour un métier qui ne requiert pas de diplômes, il est exigé de parler néerlandais. Alors imagine pour les professions dont tu rêves’. Et là, je sais que certains élèves se disent, que s’ils ne se remuent pas, l’avenir peut s’avérer rude ».
Françoise Cornet, de son côté, recommande de bien cerner son enfant. Selon la prof, un ado ne peut pas tout rejeter en bloc. Qu’est-ce qu’il n’aime pas ? La chimie. O.K. Pas dans son ensemble ? Sur quels points précisément, alors. Où en est-il ? Où est-ce qu’il s’est perdu ? Une fois l’appendice décelé, essayez de faire intervenir un professionnel qui va rendre la faille concrète. Un ingénieur, par exemple. Qui peut même l’amener dans un labo et lui montrer concrètement ce qu’est l’ionisation des atomes. Encore une fois, le parent ne va pas tout résoudre tout seul. Le gros du boulot ? Aiguiller, creuser, faire le tour de ce qu’il aime.
Laissez tomber les menaces type : « Je vais t’envoyer à l’usine », très XIXe siècle. Elles ne font pas réellement peur. Ils savent très bien que le filet de sécurité papa-maman est là derrière. Oui, en plus de demander beaucoup de boulot aux parents, votre petit paresseux exige en plus une certaine forme de créativité dans la menace.
Enfin, le cannabis semble occuper une place centrale dans l’histoire de nos paresseux. Interrogez sans cesse leur consommation.

⇒ Aller chercher de l’aide ailleurs ?
C’est Vincent qui nous a donné l’adresse, trop peu connue des parents. L’école Escale. Ici, on ne parle pas de paresse, mais de rupture dans le champ des apprentissages. Deux formules : l’élève suit des cours à mi-temps et se fait suivre par des profs l’après-midi dans le cadre scolaire ou alors, c’est l’arrêt total de l’école, remise à niveau et construction d’un projet concret (diaporama, livre, expo, montage audiovisuel, interview, etc.). Seul bémol selon Vincent, il manque d’une force contraignante, parfois indispensable à nos paresseux.

Yves-Marie Vilain-Lepage

Sur le même sujet

Et si on évaluait l’évaluation ?

« Madame, le devoir, il est coté ? ». Personne n’aime les interros. Que ce soit en primaire ou en secondaire, personne n’aime les points. Pourtant, ce système d’évaluation a du mal à être remis en question. Beaucoup de profs, de parents, voire même d’élèves, défendent encore les notes dans le bulletin. N’empêchent-ils pas par là l’école d’évoluer vers un modèle centré sur l’acquisition de compétences plus que de savoirs ?