3/5 ans

Douleurs psychosomatiques : une souffrance
à ne pas prendre à la légère

Que faire quand son enfant répète « J’ai mal au ventre » à longueur de journée, mais qu’aucun médecin n’a pu lui diagnostiquer de maladie ? Qu’est-ce que cela signifie et surtout, comment faire en sorte que son enfant s’apaise ? Entretien avec Jennifer Toussaint, docteure en psychologie et spécialisée en petite enfance.

Douleurs psychosomatiques : une souffrance à ne pas prendre à la légère

Les douleurs psychosomatiques chez les enfants mettent toujours les parents dans une situation inconfortable. On sent, on voit que son enfant ne va pas bien et, pourtant, rien ne semble l’expliquer. C’est à ce sujet que Jennifer Toussaint, docteure en psychologie, a réalisé une thèse dans le champ de l’oncologie pédiatrique. Spécialisée en petite enfance, elle donne aujourd’hui des consultations auprès des enfants et des parents et nous éclaire ici sur ces questions de somatisation.

Que sont les douleurs somatiques chez un enfant ?
Jennifer Toussaint :
« Les douleurs somatiques, ou la somatisation, c'est l’expression d’un symptôme, d’un trouble par le corps en raison du fait que l’enfant ne sait pas mettre de mots sur ce qu’il éprouve. La somatisation est un processus inconscient où l’enfant, ne pouvant exprimer des difficultés affectives ou morales, vient au travers des douleurs physiques interpeller son entourage. L’enfant n’est pas toujours conscient de cette souffrance émotionnelle et, s’il l’est, il ne parvient pas à la partager autrement que par des plaintes physiques qui, progressivement, entraînent des répercussions sur sa vie sociale, scolaire et familiale. Le corps est considéré comme la source des émotions, mais aussi de tout ce qui est inconscient. C’est à travers lui que l’enfant va venir exprimer sa souffrance, soit il ne sait pas encore parler (pour les 0 à 2 ans et demi), soit il n’ose pas en parler. Les douleurs somatiques ou chroniques se définissent avant tout car elles durent dans le temps. »

Justement, combien de temps peuvent-elles durer ?
J. T.
 : « Généralement, quand on dit qu’il y a un trouble somatique, c’est quand la douleur dure plus de trois mois et que les examens médicaux ont exclu toutes causes organiques. Des traitements médicaux sont parfois entrepris, mais n’améliorent pas l’état de santé de l’enfant. À partir de ce moment, les pédiatres renvoient généralement les parents chez le pédopsychiatre ou le psychologue. »

On parle de mal de ventre, de mal de tête… y a-t-il d’autres manifestations somatiques ? Et varient-elles selon l’âge de l’enfant ?
J. T.
 : « « Dans leur ouvrage, Enfance et Psychopathologie, les pédopsychiatres Daniel Marcelli et David Cohen ont expliqué, sous la forme d’une ligne du temps, les principales expressions psychosomatiques de l’enfant en fonction de son âge. Entre 0 et 3 mois, elles prennent principalement la forme de coliques du nourrisson, de spasmes du sanglot ou d’eczémas infantiles. Jusqu’à 9 mois, elles peuvent aussi s’exprimer par des vomissements, de l’anorexie psychogène ou du mérycisme (ndlr : trouble alimentaire caractérisé par la régurgitation et la remastication des aliments en cours de digestion). Pour ce qui est des douleurs abdominales, elles arrivent plus tard, vers 2 ans, avec l’acquisition du langage. Et c’est seulement vers 5 ou 6 ans que l’enfant commencera à se plaindre des maux de tête. Attention cependant à ne pas généraliser, tous les enfants qui ont du mal à s’apaiser ne vivent pas forcément une souffrance psychique. »

Les douleurs somatiques peuvent-elles être imaginaires ?
J. T.
 : « Non, absolument pas. Ces douleurs sont réelles et viennent exprimer par le corps des problématiques d’ordre psychique liées à des affects anxieux, dépressifs ou du stress, chez le tout-petit comme chez l’ado. Rappelons que les troubles psychosomatiques sont liés au fait que l’enfant n’arrive pas à poser des mots sur ce qui est en train de se jouer pour lui. C’est donc le corps qui parle pour dire qu’il y a quelque chose qui ne fonctionne pas. »

Y a-t-il des enfants qui sont plus à même que d’autres de développer des douleurs somatiques ?
J. T.
 : « Certains enfants ont une probable vulnérabilité biologique, laquelle vient s’ajouter à des conflits psychiques qu’ils n’arrivent pas à verbaliser. Ces derniers sont générateurs d’anxiété et viennent se déposer sur un organe. C’est ainsi qu’ils ressentiront des maux de ventre ou des maux de tête. En réalité, ces douleurs psychosomatiques sont une manière pour l’enfant de communiquer ses émotions, son angoisse. »

Comme le jeune enfant ne peut passer par le langage pour s’exprimer, c’est le corps qui prend le relais

Comment traite-t-on les douleurs psychosomatiques ?
J. T.
 : « Dans un premier temps, le travail du professionnel ou de la professionnelle de la santé consiste à s’informer sur le parcours médical de l’enfant. Généralement, quand les parents constatent que leur enfant souffre de douleurs depuis un certain temps, ils commencent par aller chez le pédiatre ou le médecin généraliste. Ils tentent de trouver des causes médicales. L’enfant effectue parfois de nombreux examens, pour certains invasifs, qui aboutissent tous à des résultats rassurants. Toutefois, cette absence de cause somatique ne tranquillise pas pour autant l’enfant et ses parents puisque les douleurs persistent. Ils arrivent souvent chez le psychologue après un long parcours et, parfois, en désespoir de cause. D’où l’importance de commencer par faire une anamnèse complète pour comprendre qui est cet enfant, qui sont ses parents, comment fonctionne la famille. Ce temps d’échange s’étend sur plusieurs entretiens et permet de créer une relation de confiance entre les acteurs, d’identifier les facteurs de stress et d’amener la famille à envisager que les douleurs, certes réelles, peuvent exprimer une souffrance émotionnelle. Ensuite, on peut lier la psyché et le soma et se connecter aux ressources de l’enfant et des parents pour que ces derniers résolvent par eux-mêmes leurs difficultés. Nous proposons en parallèle des séances de relaxation, d’autohypnose, de méditation et d’activités psychocorporelles, comme des massages, pour permettre à l’enfant et à ses parents de se réapproprier leurs corps. Ces derniers auront particulièrement leur importance avec les nourrissons, puisque ceux-ci interagissent exclusivement avec le corps pour communiquer avec l’extérieur. »

Une fois le traitement enclenché, combien de temps faut-il pour que l’enfant ne souffre plus de ces douleurs somatiques ?
J. T.
 : « Cela dépend de chaque situation. Dans tous les cas, les douleurs ne disparaissent pas toujours du jour au lendemain. Le corps tient à ce symptôme qu’il a déclenché, le considère comme précieux, car il veut faire passer le message comme quoi quelque chose ne va pas. Il convient donc de rassurer à la fois le corps et l’esprit pour soigner les douleurs. »

Comment le parent doit-il réagir face aux douleurs psychosomatiques de son enfant ? Par quelles étapes doit-il passer, quand doit-il s’inquiéter ?
J. T.
 : « Si le parent fait face à un enfant qui a des douleurs somatiques, je lui suggérerais d’observer son enfant et la manière dont les douleurs s’expriment. Si celles-ci sont trop intenses, une consultation chez un médecin est forcément nécessaire. Si le parent estime qu’elles sont liées à un contexte précis, il peut attendre une quinzaine de jours. Si celles-ci perdurent ou reviennent régulièrement, le parent doit emmener son enfant chez un pédiatre ou un médecin généraliste. Si ceux-ci ne trouvent pas de réponse, ils iront consulter un pédopsychiatre ou un psychologue. Parallèlement à cela, le parent peut élaborer par lui-même une check-list dans laquelle il indique tous les facteurs de stress ou de changements qui ont été présents au sein de la famille au cours des derniers mois, afin de comprendre ce qui pourrait perturber l’enfant. Il peut aussi enclencher un dialogue avec l’enfant. Enfin, si le parent se questionne sur sa propre parentalité ou sur la qualité de la relation avec ses enfants, qu’il se sent lui-même fragilisé, qu’il n’hésite pas non plus à s’adresser à un·e professionnel·le de la petite enfance. Finalement, ce job reste le plus compliqué au monde et, dans ces situations de troubles psychosomatiques, les parents ont tendance à culpabiliser. Mais en exprimant ses douleurs, ce symptôme, l’enfant contribue à sa manière au bon fonctionnement de la famille : il donne un signal d’alarme, il s’exprime sur ses difficultés pour aller vers un mieux. D’où l’importance de remercier l’arrivée de ce symptôme et d’être compatissant à l’égard de soi-même. Les erreurs permettent de nous améliorer. J’ai l’habitude de dire à mes enfants que ‘c’est quand on se plante qu’on pousse’. Cet adage s’adresse aussi entièrement aux parents. »

Alix Dehin

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