Éducation à la citoyenneté :
pourquoi attendre demain ?

L’éducation à la citoyenneté à l’école va au-delà du cours de philosophie et de citoyenneté mis en place tant bien que mal par la ministre de l’Éducation. Une recherche-action menée par l'Observatoire de l'enfance, de la jeunesse et de l'aide à la jeunesse nous donne l'occasion de mieux connaître les différentes manières de faire vivre au quotidien cette éducation à la citoyenneté dans les écoles. Quels changements opère-t-elle ? Les parents y trouvent-ils une place ? Autant de questions auxquelles nous tentons de répondre avec Bruno Derbaix, chercheur associé à cette étude.

Éducation à la citoyenneté : pourquoi attendre demain ?

Bruno Derbaix : « Notre recherche est la prolongation d'une étude qui a eu lieu il y a quelques années et qui dénombrait déjà la diversité des pratiques de l'éducation à la citoyenneté sans vraiment les analyser. Nous avons donc décidé de concentrer notre recherche sur trois écoles secondaires de niveaux socio-économiques très différents. Nous voulions également que les écoles rencontrées soient des partenaires, qu'elles trouvent un intérêt à rentrer dans le dispositif qu'on leur proposait pour nourrir la dynamique de leurs propres projets sur la citoyenneté. »

L’étude montre la grande différence qui existe dans la mise en pratique de la citoyenneté selon les écoles et leur niveau socio-économique. Y en aurait-il une meilleure que les autres qu’on devrait voir se généraliser ?
B. D. : « Non. Il y a dans les écoles ‘élitistes’ un focus plus intellectuel sur la citoyenneté. On retrouve même parfois des engagements citoyens très développés, mais cela ne veut pas dire pour autant que leur pratique soit meilleure que dans les écoles défavorisées. La plupart du temps, ces écoles sont d’ailleurs moins disposées à remettre en question leur propre mode de fonctionnement. L'implication des jeunes y est acceptée, mais à la condition qu'elle se fasse à l'extérieur du cadre scolaire. Sachant que les règles de bonne conduite sont déjà acquises pour la plupart des élèves, on n'y ressent pas le besoin de développer une approche de la citoyenneté autre que théorique qui ne sera jamais concrétisée au sein de l’établissement (on évite ainsi de bousculer l’organisation pédagogique de l’école !). Or, la citoyenneté active ne se limite pas à l'intégration des règles de bonne conduite. Ce modèle révèle donc une certaine pauvreté, un manque d'ambition dans l'apprentissage. On dit aux jeunes : ‘Vous êtes les citoyens de demain’, mais on ne leur apprend pas à être des citoyens à l'école, ici et maintenant.
Dans les écoles plus défavorisées, on a aussi la dimension critique de la citoyenneté, même si elle est moins poussée, moins efficace, parce qu'on s'adresse à des jeunes en général plus cabossés. Par contre, l'usage de l'éducation à la citoyenneté pour répondre aux problématiques du quotidien est plus développé, parce que le besoin s'en fait ressentir de manière évidente. Il y a donc une richesse et une pauvreté présente dans les deux cas. »

Citoyens de demain. Et aujourd’hui ?

En quoi travailler sur des contenus ne suffit pas à en faire des citoyens actifs ?
B. D.
: « Apprendre aux jeunes à être critiques, à organiser leur pensée, à bien décoder les phénomènes de société ne garantit pas pour autant un engagement dans des mouvements qui sont moteurs de changement. Ce qui va les conduire à s'engager, c'est de se retrouver confrontés à des situations où ils ont en face d'eux des acteurs qui cherchent à faire bouger les choses, par exemple sur une question sociale. À ce stade-ci, je n'ai constaté à peu près aucun dispositif d'éducation à la citoyenneté à l’école qui ouvrait cette porte. L’école gagnerait beaucoup à briser la bulle qui la tient séparée du monde qui l'entoure. D’accord, c'est une approche qui peut générer pas mal de tensions parce qu'elle met à nu les différents points de vue des acteurs engagés dans l'éducation à la citoyenneté. Mais elle serait aussi très porteuse parce qu'elle encourage davantage l’implication concrète des jeunes. Cette façon d'aborder la citoyenneté représente à l'heure actuelle un champ peu investi. »

Comment se décline cette éducation à la citoyenneté dans la plupart des écoles ?
B. D. : « On leur donne de la matière qui permet de comprendre les mécanismes de plusieurs sujets de société en espérant qu'ils en tiendront compte dans leurs actions citoyennes futures. L'exemple le plus typique est le travail historico-critique portant sur la Deuxième Guerre mondiale et plus particulièrement la Shoah : on va retrouver sur ce type de sujets toute une armada d'outils destinés aux professeurs qui leur permet d'animer un débat en classe, organiser un voyage à Breendonk ou à Auschwitz, etc. Malgré tout cet arsenal, la plupart des élèves restent passifs. S’ils ont reçu des outils de compréhension pour connaître ce pan de l’Histoire, ils restent cependant extérieurs à l’événement. Idem avec les relations Nord/Sud qui sont des sujets très travaillés. Travailler sur cette question à partir de jeux, de films, c’est bien, mais c’est tout autre chose de se retrouver confronté aux conditions de vie des migrants, parc Maximilien, au quotidien. »

Coquille vide

Ce sont des contenus qu'il semble pourtant indispensable d'apprendre...
B. D. : « Bien sûr, mais c'est insuffisant. Il faut aussi une pratique de la citoyenneté. Il y a le symptôme de ce que j'appelle ‘la coquille vide’. Dans à peu près toutes les écoles, on trouve des délégations d'élèves, mais faute de moyens, celles-ci n'existent qu'à l'état embryonnaire. Cela a un effet contre-productif parce que les élèves ont un sentiment d'impuissance et en concluent que la citoyenneté ne sert à rien. Et là, nous sommes encore dans une structure qui existe. Mais pensons à toutes celles qui n'existent quasiment pas et qui sont pourtant indispensables. La question des sanctions, le règlement intérieur pour lequel les jeunes pourraient avoir leur mot à dire, etc. Tout ce qui tourne autour de la justice scolaire offre des occasions de mettre en place des stratégies d'éducation à la citoyenneté intéressantes, mais trop peu utilisées.
Il est difficile de rendre les apprentissages de contenus, comme dans le cas de la Shoah, efficaces et porteurs si dans le même temps les outils qui rendent les jeunes citoyens dans l'école sont absents ou perçus comme fictifs. Or, jusqu'ici, aucune réforme n'a été accompagnée des mesures permettant la transformation de l'école dans le sens d'une valorisation de la dimension participative. On ne peut espérer ce changement sans les outils et les moyens pour accompagner le corps pédagogique dans l'apprentissage de l'éducation à la citoyenneté. »

On a souvent l'impression que les débats qui touchent à l'enseignement ne concernent ni n'impliquent les parents. Pourquoi une telle césure ?
B. D. : « Cette césure trouve sa source dans différentes causes. La première chose qui me semble importante, c'est de dénoncer comme fausse l'idée que les parents éduquent et que l'école apprend. Une idée qui, de facto, génère la césure. Les parents apprennent beaucoup de choses à leurs enfants avant l'école, et l'école a évidemment un rôle éducatif dès le plus jeune âge. Il y a donc un rôle complémentaire des parents et de l'institution scolaire, une coéducation permanente. Mais cette séparation factice a la dent dure.
La seconde chose, c'est que les parents ont souvent une relation difficile avec l'école. Pourquoi ? D’une part, ils sont les héritiers d'un État-providence qui leur a fait croire qu'il était possible d'avoir des institutions faites pour eux. D'autre part, ils vivent dans un monde individualiste où gravite une diversité d'attentes et de conceptions. Il y a donc une frustration générée par ces attentes et par le constat d'une offre scolaire qui, parce qu'elle se veut la même pour tous, génère souvent de la déception. Ces deux points rendent la rencontre entre parents et l'école plus difficile. Ajoutons à ça le décret inscription qui a généré beaucoup plus de mixité sans donner les moyens d'un enseignement s'adaptant à la diversité des profils. Ce qui augmente encore auprès des parents ce sentiment de frustration. »

L'éducation à la citoyenneté peut-elle être un outil de rapprochement entre les parents et l’école ?
B. D. : « Il faut d'abord distinguer les différents types de parents suivant les écoles. Dans les écoles plus favorisées, un certain nombre de pères et de mères est très en demande, plus revendicatif. L’école éprouve des difficultés à gérer ces parents et leurs différentes exigences. Dans les écoles plus défavorisées, la plupart du temps, on a des parents qui sont absents et des écoles qui n'arrivent pas à les atteindre.

Dans un cas comme dans l'autre, utiliser des stratégies d'éducation à la citoyenneté s'avère très utile. Dans le premier cas, ces stratégies permettent d'articuler la participation des parents à l'école à travers, par exemple, le conseil de participation ou l'association des parents et de créer des projets en commun. Dans le second cas, l’éducation à la citoyenneté offre l’occasion de réfléchir avec les enfants à comment faire venir ou revenir leurs parents à l’école.
Dans les deux cas, c'est un moyen de mettre l'accent sur l'accompagnement comportemental (comment vit l’enfant en collectivité, comment il se sent avec les autres, etc.), l'épanouissement de l'élève, la mise en projet, etc. Quel que soit le type de parent qu'on a en face de soi, il a envie de savoir comment se sent son enfant à l'école, et pas seulement quels sont ses points. Quand on rentre dans ce type d'accompagnement, on donne beaucoup plus d'outils pour que la relation parents/école soit plus harmonieuse et bienveillante. Mais cela ne peut se faire qu'à la condition d'une citoyenneté vue comme participative, ce qui n'est pas suffisamment le cas aujourd'hui. »

 

Propos recueillis par Ignacio Suarez

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