En Tanzanie, soigner la vue
est une question de survie

Loin des safaris ou des ascensions du Kilimandjaro, le Ligueur s’est rendu en Tanzanie pour découvrir les projets soutenus par l’ONG belge Lumière pour le monde qui lutte contre la cécité. Trois jours durant, il a suivi deux enfants malvoyants et leur mère de leur village jusqu’à la table d’opération. De quoi se rendre compte que les angoisses des mamans sont les mêmes sous toutes les latitudes.

En Tanzanie, soigner la vue est une question de survie  - © Raymond Kasoga

Jour 1 :
en route pour l’hôpital

Le nez collé contre la vitre du bus qui le conduit à la ville de Moshi, Athuman est hypnotisé par les camions qui arrivent en sens inverse. À 8 ans, le gamin quitte son village pour la première fois. D’où son étonnement devant tant d’effervescence au bord de cette route où marchands ambulants, ateliers de réparation et autres carrioles bondées cohabitent joyeusement. Direction l’hôpital, situé à quatre heures de chez lui, pour se faire opérer d’un décollement de la rétine.
Sur le seuil de leur modeste maison au sol de terre battue où des canetons jouaient parmi des bidons et un tas de bois de chauffe, sa maman nous avait confié timidement en swahili : « Il a reçu une pierre dans l’œil. Et c’est l’école qui s’est rendu compte que notre fils ne voyait pas bien ».
Dans le bus, Athuman fait connaissance avec Faustin, de deux ans son cadet, qui souffre de la cataracte à l’œil gauche. Une maladie synonyme de vieillesse chez nous mais qui, en Afrique, touche massivement les enfants (voir ci-contre). La maman de Faustin, plus à l’aise face aux journalistes, nous raconte : « Faustin se frottait régulièrement l’œil en nous disant qu’il avait comme du sable qui le gênait. On a d’abord rincé avec de l’eau, mais rien n’a changé. Les voisins nous ont même conseillé de tuer un poulet et de badigeonner l’œil de son sang ».
Alors que la nuit est tombée et que la pleine lune se donne en spectacle au-dessus des montagnes, le bus s’arrête enfin devant l’imposant Kilimanjaro Christian Medical Centre (KCMC) de Moshi. Les gamins et leur maman débarquent avec pour seuls bagages un sac à main et un sachet contenant quelques restes du repas de midi qui feront office de souper. Encore un peu groggys par le trajet, les deux gamins s’installent dans les petits lits en fer dans la salle pédiatrique de l’hôpital, face au bureau des infirmières. L’opération est prévue le lendemain matin.

Jour 2 :
dans les couloirs du bloc opératoire

Coup de fil à notre hôtel, au saut du lit : l’opération est postposée de quelques heures. Les deux mères ont donné du porridge aux enfants qui n’étaient donc plus à jeun.
Sur le coup de midi, on rejoint la maman de Faustin à l’entrée du bloc opératoire, ce dernier étant déjà sur la table d’opération. Dans le couloir, un brancard, une armoire avec des médicaments et des chaussures qui traînent sur le sol. Sous des écriteaux rappelant en anglais et en swahili les conseils d’hygiène, les infirmiers enfilent les fameux vêtements de couleur verte, que l’on espère stériles. Le temps défile tout comme les patients adultes qui, eux, se font opérer de la cataracte sans anesthésie générale.
À nos côtés, la maman de Faustin serre désormais dans ses mains les petites sandales de son fils pour se rassurer, comme le feraient toutes les mères du monde. Alors que la plupart des journalistes s’aventurent dans la salle d’op’, le Ligueur choisit de rester près de cette jeune mère, qu’il voudrait soutenir par la parole plutôt que par de simples regards. Le chirurgien finit par nous rejoindre avec des nouvelles rassurantes du petit, nous affirmant au passage que le matériel dont il dispose ici, tout comme les compétences de ses collègues tanzaniens, sont proches de ce que nous avons en Europe.
KCMC – où sont réalisées quelques 2 500 opérations de l’œil par an – est bien loin de l’image qu’on peut se faire d’un hôpital africain. D’ailleurs, ici, dans une salle d’attente bondée, les patients sont accueillis par une secrétaire qui encode leur nom dans son ordinateur. Avec tout à côté, des jardins verdoyants, un magasin de lunettes d’où un bambin ressort avec de jolies montures mauves.
On rejoint Faustin et sa maman dans la salle pédiatrique : lové dans les draps de son petit lit en fer, le gamin somnole encore, tout comme son copain Athuman. On s’éclipse en songeant déjà au petit cadeau qu’on pourrait leur acheter d’ici demain.

Jour 3 :
sous le pansement, la vie

Ballons sous le bras en guise de présent, on retrouve Faustin et Athuman en pleine forme avec un œil protégé par un pansement. Les deux mamans, qui semblent liées par une nouvelle complicité, nous confient : « En se réveillant, nos fils ont échangé leurs impressions. Il leur semblait même que cette sensation de sable dans leur œil avait disparu ». Le verdict tombera dans quelques heures.
On se retrouve dans la salle d’ophtalmologie de l’aile pédiatrique du KCMC, d’allure veillotte mais avec des appareils qui, pour une profane, paraissent tout à fait modernes. Pour le plus jeune des deux gamins, le naturel revient au galop : il fait le pitre devant la grappe de journalistes qui le suit depuis trois jours.
Une impression désagréable nous envahit alors que le bonhomme devrait pouvoir concentrer son attention sur les lettres et les dessins qu’on lui présente afin d’évaluer sa vue avec son œil « tout neuf ». Une gêne qui s’accentue encore lorsque qu’Athuman, lui, patauge complètement lorsqu’il s’agit de faire le même exercice. Cette impression désagréable d’être le voyeur de la détresse de l’autre…
On retrouve nos deux protégés dans leur lit en fer. Les deux mamans ont compris que l’issue de l’opération n’est pas la même pour leurs fils respectifs. Avec pudeur et retenue, l’une comme l’autre acceptent de nous confier ce qu’elles vont faire en rentrant chez elle : prier Dieu - chacune le leur - et embrasser mari et enfants restés au village. Et quand même aussi, pour la maman de Faustin, faire un peu la fête avec les voisins.

Anouck Thibaut

Zoom

Une ONG contre la cécité en Tanzanie

Même si les opérations de Faustin et d’Athuman se sont soldées par des fortunes diverses, ces deux gamins ont eu la chance d’être pris en charge par une structure médicale et d’être toujours suivis par le KCMC aujourd’hui, ce qui est encore loin d’être le cas du million de personnes qui, en Tanzanie, vit avec un handicap visuel. En effet, le poids de la médecine traditionnelle couplée à la méfiance envers les hôpitaux mais aussi aux distances et aux coûts de l’accès aux soins, sont autant de freins qui empêchent les enfants mais aussi les adultes d’être soignés correctement. Sans l’aide des ONG présentes sur place comme Lumière pour le monde, les chiffres de personnes atteintes de cécité ou de malvoyance seraient encore plus élevés.
La moitié des quelques 450 000 personnes aveugles en Tanzanie souffrent de la cataracte : une opération chirurgicale relativement simple pourrait les aider à retrouver la vue. Parmi elles, un grand nombre d’enfants puisque la cataracte peut aussi être héréditaire ou causée par un traumatisme ou une infection mal soignée.
Les problèmes de vue de la population tanzanienne pourraient, aux yeux des Occidentaux, paraître secondaires à côté de la malnutrition et du manque de moyens pour l’éducation. Mais l’équipe soignante nous le confirme : la cécité et la malvoyance engendrent la pauvreté, voire même la mort. Un chiffre : en Afrique, 60 % des enfants atteints de cécité décèdent de malnutrition dans les deux ans. Alors qu’il suffirait de pouvoir la traiter pour qu’ils deviennent autonomes et puissent vivre pleinement.
L’ONG belge Lumière pour le monde lutte depuis vingt ans contre la cécité et soutient, via ses partenaires locaux, l’intégration des personnes avec un handicap visuels en Tanzanie, au Rwanda et en RDC. Pour soutenir leurs actions, toutes les infos sur www.lightfortheworld.be

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