3/5 ans

J’irai dormir chez vous

Vous connaissez le phénomène par cœur : la construction amicale de nos tout-petits passe par le fait d’aller dormir chez leurs petits copains. On les comprend, chez les autres, c’est toujours super. Certains parents trouvent ça génial et encouragent le mouvement, peut-être trop même… D’autres, au contraire, freinent des quatre fers. Vous nous invitez dans la chambre de vos chérubins pour nous raconter vos façons de faire.

 

J’irai dormir chez vous

« Papa, papa, Julie m’invite à dormir chez elle, je peux y aller ? Alleeez, s’il te plaît, s’il te plaîîît ». Ça, c’est quand ils ont encore la politesse de demander. Vous êtes au milieu de la cour de récré, mis au pied du mur, l’autre parent vous scrute fixement sans prononcer un mot, avec un regard qui dit à la fois « Pas de problème » et paradoxalement « Allez, dis non ». Un silence suspend le temps. Tous les yeux sont braqués sur vous. Qu’allez-vous faire ? Jouer la carte du père ultrasouple ou, au contraire, montrer que rien n’est gagné et qu’aller dormir chez un copain/une copine, ça se mérite ? « On va voir avec maman », bottez-vous en touche. Bien joué. Vous venez de gagner un temps précieux. Voyez comment les autres procèdent.

Soirée pyjama

Comme Aline, maman de Colette, 4 ans, vous êtes obligé de vous référer à vos souvenirs d’enfance. Cette époque bénie où le matelas d’infortune chez les ami·e·s avait toujours un petit goût d’aventure.
« Moi, je dis toujours oui et je m’efforce de rendre l’invitation systématiquement. J’adore l’idée que ma fille ouvre son antre aux autres, qu’elle passe des moments privilégiés avec ses copines. C’est leur moment spécial. Je leur fais faire une petite activité, un musée, un bricolage, une sortie dans le parc. Je cuisine des pâtes, des frites, un truc facile, sans chichi. On regarde un dessin animé, on lit une histoire, on improvise des lits-cabanes et ça se passe super bien. Une soirée pyjama, ça doit toujours rester une parenthèse enchantée. »
C’est justement le manque de caractère exceptionnel et le côté systématique qui ennuie certains parents. À l’image d’Abdelkader qui doit refréner les ardeurs de son fils Rob, 5 ans, quasiment toutes les semaines. « Dans l’école de mes enfants, tout le monde s’invite, tout le temps. Il a deux bonnes copines, toutes deux filles uniques, qui passent leur temps l’une chez l’autre. Tout le temps. Lui ne comprend pas et se sent exclu. Moi, petit, je n’ai pas connu ça. Alors, je ne le laisse pas dormir ailleurs si facilement que ça. Je lui explique que ce qui fait que c’est drôle d’aller dormir chez les potes, c’est justement le fait que ce soit rare. Et puis, je n’ai pas envie de me retrouver avec des copains à lui qui viennent squatter la maison tous les soirs ».
Vous êtes plusieurs à nous avouer que le fait que ce soit trop fréquent vous ennuie. On vous comprend. S’il fallait écouter les enfants, ce serait toutes les semaines. Et certains le vivent plus mal que d’autres.

Jamais sans ma fille

Chez Nacha, cette histoire d’aller dormir chez les copains/copines prend presque des allures de drame. Pour une raison qu’elle ne parvient pas à expliquer, son mari refuse que leur fille Anne, 6 ans, aille dormir ailleurs.
« Même chez les bons amis, même dans la famille, c’est niet, il veut garder sa fille auprès de lui. On a tout tenté, elle et moi, pour qu’il capitule. Mais rien n’y fait, il fait un blocage. Même lorsque l’on soupe tard chez des amis, impossible de la laisser dormir pour la récupérer le lendemain. Anne a toute une bande de petits potes qui s’invitent les uns et les autres à tour de bras. Le fait qu’elle ne participe pas à ces petits moments lui procure un sentiment d’exclusion. Comme ils adorent parler de ce qui se passe chez les autres, ça la renvoie à sa drôle de situation. Et, du coup, les autres petits parlent de son père comme d’un ogre ». Dur pour la petite Anne. Dans ce genre de situation, il est peut-être important de comprendre là où ça coince et pourquoi garder à tout prix ses mômes près de soi.
Fanny, mère d’un petit Adrien de 6 ans, assume le même comportement que le père d’Anne. « Moi, j’en parle clairement et simplement à mon fils : ‘Un monsieur n’a pas été correct avec maman quand elle était petite et, du coup, j’ai peur. Bêtement, mais j’ai peur’. En revanche, aucun problème pour qu’il invite ses copains à venir dormir à la maison. Et quand les parents lancent des invitations, je m’arrange toujours pour faire des pirouettes et que ça finisse à la maison ». Et pour les autres, alors, quelles sont les règles à suivre ?

Ça doit être sauvage !

Marie-Laure a quatre enfants, c’est dire si elle est rompue à l’exercice. Elle partage volontiers sa grande expérience. « C’est en général un balancier, l’un part coucher chez un copain et, dans les semaines qui suivent, ce même copain vient dormir. Les premières fois, il faut vraiment éviter de coller la pression. Je ne dirais pas des choses du type ‘Tu es grand·e, hein ? Tu ne dois pas pleurer’. Je pense qu’un ‘Ouah, tu vas t’éclater, ça va être trop génial’, c’est suffisant. Autre chose : ne jamais oublier le doudou et toujours avoir une petite attention au moins pour le copain. Un dessin, un coloriage, une sucette… J’ai l’impression que ça rassure l’enfant d’arriver avec un petit cadeau ».
Pour Laureen, les règles sont immuables : elle observe sa fille Alba, 6 ans. « Je la laisse dormir chez ses copines depuis qu’elle a 3 ans. Ce n’était pas tant lié à l’âge qu’à une question d’autonomie. D’abord, j’ai bien vu que les angoisses un peu primaires de la séparation étaient surmontées. Ensuite, j’ai senti qu’elle avait un besoin de voir d’autres personnes que maman avec qui elle vit seule. C’est important qu’elle découvre de nouveaux foyers, des cultures différentes de la sienne. Ma seule condition, c’est de sentir qu’elle en a vraiment envie. Parfois, je sens qu’une copine lui force un peu la main ou qu’elle reproduit un effet de groupe et, là, je refuse ».
Et pour Régis, le papa d’Alba, les principes sont les mêmes. Mais lui insiste en plus sur un point : savoir chez qui sa fille va poser son baluchon. « Première chose, je dois au minimum connaître les parents et, mieux encore, savoir à quoi ressemble l’appartement ou la maison où elle dort. Je ne sais pas moi, un escalier dangereux dont je n’ai pas eu connaissance, eh bien, s’il arrive un truc, je ne me le pardonnerai jamais. L’exercice pour nous, parents, c’est justement d’apprendre à lâcher prise. Et à faire confiance à d’autres adultes. Et puis quelques débordements, c’est bien aussi. Ils s’amusent, ça doit être un peu sauvage. »

Et alors ?

Bon. Le temps que vous avez gagné à écouter les autres parents est écoulé. Il est temps de répondre à votre fille. Qu’est-ce qu’on fait ? On la laisse dormir chez sa copine Julie ? Au vu de ce qu’on nous on dit tous vos homologues, qu’y a-t-il à retenir ? Que ces petites soirées pyjamas sont des occasions de découvrir de nouveaux lieux, de nouveaux contextes, de goûter à la façon de vivre de familles différentes et donc d’observer que dans les foyers distincts il y a aussi des règles.
Oui, ce petit être aussi a besoin d’interagir et de vivre des aventures bénéfiques à son autonomie. À condition bien sûr que ça reste un moment exceptionnel, qu’un cadre soit défini et que vous sachiez comment votre petite chose va passer la nuit. Comme pour tout, le reste vous échappe. Et c’est très bien.
Ne reste qu’à profiter soit du reste de la fratrie, soit à profiter d’une soirée en couple, ou si vous êtes seul·e, un bon moment devant une super série, par exemple. Quoi qu’il en soit, c’est l’occasion de souffler un peu, avant de rendre la pareille. Allez, on concède. « Bien sûr que tu peux aller dormir chez Julie, ma chérie. Mais tu es bien sage et tu écoutes bien ce qu’on te dit, hein ? Et amusez-vous bien, surtout ».

 

Yves-Marie Vilain-Lepage

En pratique

Qui est responsable de qui ?

Cette question revient de temps en temps. Un enfant casse quelque chose chez ses hôtes, blesse son petit copain, qui est responsable ? Les experts interrogés ne répondent que par une phrase : responsabilité civile, aussi appelée assurance familiale. Elle permet de payer la réparation du dommage causé par votre enfant. Et si jamais, pour une raison ou pour une autre, vous devez foncer aux urgences et que les parents ne sont pas joignables ? Laissez parler le bon sens et foncez ! L’autre parent ne pourra pas se retourner contre vous. Soyez rassuré, tout ceci est évidemment très rare.