Vie de parent

Jusqu’où je m’investis ?

Au moment des examens, l’école est-elle davantage l’affaire des pères ? Ou comptent-ils sur la bonne volonté de leurs enfants et de leur entourage ? Notre enquête auprès des papas continue…

Jusqu’où je m’investis ?

Comme d’habitude

Vincent : « Au feu, les pompiers »

Notre rôle est très clair. On ne bouge pas… jusqu’à ce que les premières flammes se muent en incendie ! Comprenez : le stress monte. Là, on joue les pompiers. Ma femme et moi, nous jouons chacun notre rôle. Moi, je suis plus concentré sur tout ce qui touche à la matière, au contenu. Comment ma fille de 20 ans restitue-t-elle ce qu’elle a appris ? Où est-ce qu’elle en est ? Comment la rassurer quand elle panique sur un point qu’elle ne comprend pas ? Catherine, mon épouse, agit plutôt sur tout ce qui touche à l’émotion. Elle est nulle, elle n’y arrivera pas, tout ça ne sert à rien. Le ras-le-bol, tout ça. Là, Catherine lui sort la tête des cahiers. Un petit coup de piscine, une bonne marche, une séance de shopping… tout ce qui peut la distraire des révisions est bon à prendre. Ça arrive une fois par session. Et finalement, elle réussit. Elle nous interpelle vraiment au moment où elle sature.

Prince Ali : « Raconte-moi la matière »

Je m’investis à fond. Seulement, je dois être honnête, j’ai perdu foi en l’école. Pas dans les apprentissages. Ce qui ne veut pas dire que je m’en fiche et que je prends ça par-dessus la jambe. Mais je ne m’acharne pas et je place mes priorités ailleurs. Quand Solal vient me voir parce qu’il ne sait pas travailler sans moi, on commence par lire la matière ensemble. Je lui mets le pied à l’étrier. Mais je ne lui demande jamais de répéter. Je ne veux pas qu’il apprenne par cœur. Je veux qu’il me raconte la matière. Je reprends mon exemple du système digestif. Je n’attends pas qu’il me récite par cœur le pH de l'estomac, le rôle endocrinien, la couche musculaire oblique… Non, c’est du bullshit. Je veux qu’il m’explique avec des gestes. Puis, on discute : « Alors, c’est mécanique ou physique, donc ? ». C’est cette narration, cette réflexion autour de la matière qui est le plus important dans cette période d’exams. Je ne veux pas d’un petit ânonneur. Je veux d’un gamin qui réfléchisse par lui-même.

Nicolas : « Le contrat »

Là, je pense encore à ma seconde, Juliette, 15 ans. Nous savons tous les deux qu’elle a les bons outils en main et des pistes pour travailler autrement. C’est à ça que je veille. En retour, la seule chose que j’attends, c’est que mes quatre enfants nous montrent, à ma femme et moi, qu’ils fournissent un effort. Les autres roulent seuls. Celle qui m’accapare le plus, c’est Eloïse, 9 ans, en 4e primaire. C’est une véritable perfectionniste. Elle veut obtenir le maximum. Les autres préfèrent que je leur foute la paix.

Martin : « Un pas de côté »

Marine, dont je parlais plus haut, est diagnostiquée haut potentiel. Elle a des résultats incroyables et on la laisse très autonome à chaque période de révision. Du coup, on a découvert avec Oriane, 9 ans, ce que c’était d’accompagner un enfant en période d’examens. Mais même si les aptitudes ne sont pas les mêmes et que le suivi est un peu plus intense, le cap reste le même : on ne colle pas de pression. On fait ce qu’il y a à faire. Hélas, comme je l’expliquais dans le dossier du 25 janvier dernier, je suis un peu absent sur ces questions-là. C’est Nathalie, ma femme, qui gère tout ça. J’avoue un peu honteusement que mon rôle consiste à signer les bulletins. Sauf pour les épreuves de néerlandais, c’est mon domaine. Et là, je profite d’un peu de complicité avec chacun d’entre eux individuellement. Ce qui est hyper-précieux quand on a quatre enfants.

Ce que j’ai changé

Jean-Michel : « Un nouveau vocabulaire »

Je vais faire mon capitaliste, là. Cette année, je me mets dans la peau d’un manager. Et pour commencer, je change le champ lexical des révisions. C’est-à-dire qu’on bannit les mots « effort », « réviser ». Fini. Je suis là pour aider ma gamine de 14 ans à s’ordonner, se réorganiser. On établit ensemble ce fameux planning dont je parlais plus haut. Pour chaque discipline. Ça va lui sembler plus réaliste et peut-être qu’elle ne les repoussera pas au lendemain. Je vais jouer le gardien du temps aussi. Je vais la faire travailler tôt pour favoriser la concentration. Un peu le matin et les week-ends aussi. Sa mère lui a offert également, une sorte d’agenda, un bullet journal (voir encadré), une sorte de to do liste précise qui va lui servir à intégrer ses heures de révisions par discipline, les jours de la semaine et du week-end. Et on compte sur cette petite gratification. Cela permet donc d’avoir une bonne organisation de travail et d’enchaîner par la suite les autres disciplines. Rendre la progression visible, c’est ça le but. Enfin, dans l’idéal, quoi…

Prince Ali : « Je suis transparent »

Cette année, s’il y a un truc qui change, c’est notre rythme de vie. Comme je l’expliquais la dernière fois, leur maman et moi, nous nous sommes séparés. Et moi, ce que je veux éviter, ce sont les faux-semblants qui peuvent découler de ce genre de situation. J’ai plus de temps seul avec eux. Ça veut dire plus de temps pour expliquer les choses et être 100 % honnête. Ce que mes petits gars savent, c’est que, pour moi, dans cette histoire de révisions, il y a le résultat et le chemin parcouru. La distinction entre les deux, elle est énorme. Plein de facteurs font que ça peut capoter le jour J. On se retrouve à côté d’une fille qu’on aime un peu, un petit salopard vient nous dire qu’on est nul, qu’on est moche. Donc, on peut foirer indépendamment du travail fourni. Mais moi, tant que je sais qu’ils ont rempli leur part de contrat, comme disait Nicolas, et qu’ils ont tout donné, ça me va. S’ils réussissent, tant mieux. S’ils échouent, je ne vais pas en faire une montagne. Je veux être intègre avec moi-même. Je ne suis pas attaché au résultat et il faut qu’ils comprennent qu’ils sont responsables de leurs actes. C’est hyper-important pour moi.

La carotte ?

La grande interrogation qui revient souvent, c’est tout ce qui est lié au chantage ou à la récompense. Quoi ? Une honte ? Qui n’y a pas cédé ? C’est justement la question que l’on a posée aux papas.

Nicolas : « Et c’est quoi, la suite ? »

Ma femme marche à la carotte. Moi pas. Je suis plutôt dans une logique de négociations. Je laisse venir. À chaque fois, je vois bien l’un ou l’autre qui louvoie et qui tente un « Si j’obtiens telle note, je peux avoir ça ? ». Le problème, c’est que je ne veux pas qu’ils étudient pour la Nintendo. Et puis, soyons logiques, c’est quoi après ? Le vélo ? La voiture ? Avec quatre enfants, cette logique est juste impossible.

Prince Ali : « La liberté totale »

Ah, je ne deale rien. Jamais. Nathanaël est moins dans la négo que Solal. Mais, en vrai, ils savent très bien ce qu’ils ont à gagner avec papa. Quoi ? Depuis la séparation, depuis que je ne les vois qu’une semaine sur deux, je fais en sorte que chaque moment soit magique. On fait des activités plus rock’n’roll. On joue au bowling, on rentre en marchant la nuit, une fois, on est monté sur le toit pour voir à quel point la lune est magique. Voilà ce qu’ils ont à gagner. Tant qu’ils me montrent qu’ils fournissent des efforts, qu’ils avancent et font leur part, alors on cultivera ce triangle un peu prodigieux et on continuera à marcher totalement libre. C’est un bon deal, croyez-moi.

Vincent : « On deale »

(Il réfléchit longtemps et se reprend à plusieurs à reprises). Bon… Oui… On marche un peu à la carotte. Pendant les secondaires, on a dealé un petit resto, un petit cadeau par-ci, par-là avec Alice, 20 ans. Mais ça ne sert à rien, parce que c’est impossible de dire : « Bon, ça n’a pas marché comme convenu tant pis, tu n’auras rien ». À l’inverse, il nous est arrivé de promettre une petite récompense et, au final, de ne pas la tenir. Parce qu’on a oublié les uns et les autres. Ce qui montre qu’on n’est pas non plus très à cheval sur ce type de contrat. Attendez, il ne faudrait pas qu’Alice nous lise et qu’elle nous réclame tout ce qu’on lui a promis !

Martin : « Trois fois plus beau »

Oui, on fonctionne comme ça, nous aussi. D’ailleurs, j’ai toujours pensé qu’il fallait récompenser l’effort fourni. Attention, je ne parle pas des bonnes notes. Je parle d’un geste surprenant. « Tu t’es avalé toute cette matière, tu nous as montré que tu t’es accroché. Que la note suive ou pas, tu nous as montré que tu en étais capable ». Un résultat moins impressionnant peut être trois fois plus beau.

Jean-Michel : « Je vide mon compte en banque »

Non, mais c’est là où l’on voit une fois encore que je ne fais pas partie de la bande ! Moi, pour une bonne note, pour un passage dans une classe supérieure, mais je vide mon compte en banque. J’achète une voiture rouge décapotable à crédit avec un plein d’essence à vie. Je suis prêt à toutes les offrandes ! Mais, hélas, on a beau faire un maximum de promesses, ça ne marche jamais vraiment. Aux parents tentés par cette solution, ça ne fonctionne pas. Et je pense bien qu’on essaie juste d’acheter quelque chose que l’on ne maîtrise pas réellement.

Ce que retient le Ligueur…

Est-ce qu’il ne ressortirait pas dans tous ces instants de vie que, au final, le parent n’a pas les pleins pouvoirs ? Au mieux, il peut… encourager. Comme nous le démontrent les uns et les autres à travers leurs expériences. On peut driver au mieux le travailleur acharné, lui rappeler de bien dormir, l’aider à concevoir un planning idéal, un timing idéal. On peut l’inciter à bouger, lui préparer des repas équilibrés. Mais rien, ni personne, ne pourra se mettre à sa place. Rageant, hein ? L’exercice du parent va donc être extrêmement périlleux. Durant cette période au temps élastique, il va falloir apprendre aux pères à perdre le contrôle et à faire confiance.

Yves-Marie Vilain-Lepage

Keksèksa ?

Le bullet journal

Très bonne idée, ce bullet journal spécial révisions qu’évoque Jean-Michel. Pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il s’écrit à la main. On sort un peu la tête de l’écran. Le principe ? Il s’agit d’un agenda dans lequel on peut noter sa to do list du jour, garder une trace des choses accomplies, d’une lecture, d’une citation intéressante. Le tout fonctionne par entrées (nom du livre, article, etc.) Les plus ? Vous pouvez vous amuser à le concevoir et le tenir avec vos enfants, peu importe l’âge. De YouTube à Pinterest, plein de tutos existent pour se lancer. De quoi faire le sien sur mesure.