Vie de parent

L’esprit critique : « Entraînez-les à distinguer le vrai du faux »

L’esprit critique : « Entraînez-les à distinguer le vrai du faux »

→ Jean-Michel Dufays, professeur de philosophie

Chez l’enfant. On ne peut pas parler d’esprit critique. L’enfant n’a pas accès à cette forme de réflexion, le terreau n’est pas là. D’un point de vue pédagogique, il est dans un système de mimétisme ou de refus. L’esprit critique, en termes d’éducation, c’est un processus psychique qui se fait pierre par pierre. Il favorise la raison, le développement et ne se fait pas, d’après mon expérience, avant 12-13 ans chez les filles et 13-14 ans chez les garçons, vers la 2e secondaire. La formation à cet état d’esprit se fait très lentement. Elle est liée à la maturité.

Chez l’ado. Pour les parents, cette transformation psychique est toujours une surprise. Leur rôle consiste à adopter une forme de compréhension vis-à-vis de cette nouvelle autonomie. Il faut être dans une attitude de respect mutuel, savoir cultiver une distance. L’adulte ne doit pas jouer au copain à ce moment-là car le jeune ne doit pas confondre les rôles.
La formation à l’esprit critique est une question assez récente. Avant, elle ne s’exerçait que dans un contexte culturel. « Cette image est assez jolie », « Ce morceau de musique est composé de telle manière », etc. La critique sociale, des médias, de la consommation, d’internet, c’est une lecture très récente. C’est assez nouveau pour que des pédagogues se saisissent de cette problématique. Aujourd’hui, on sait qu’il est essentiel de donner les clés aux ados pour décrypter des publicités, des articles de presse, des vidéos, etc. Dans un cadre social et politique.

L’enjeu. Ne pas tout prendre au premier degré. Par exemple, sur la question du radicalisme. Pour beaucoup de jeunes, c’est une forme de critique. Il est important de leur expliquer qu’il s’agit d’un dogmatisme. L’esprit critique, c’est justement de ne pas s’engager dans la voie la plus évidente. Comment ça s’apprend ? Entraînez-les à distinguer le vrai du faux, les compétences de l’auteur.
Inculquer une forme d’esprit critique à son enfant, c’est aussi maîtriser sa quête d’absolu. Le détourner des révolutions irréfléchies, de l’embrigadement, l’armer contre toute forme d’emprise psychologique. Par quel biais ? Vous pouvez lui exposer les pièges. Lui donner des exemples. En musclant tout simplement sa réflexion. Un exemple : vous traversez un moment difficile avec votre enfant qui envoie tout promener. « Mon père est un con ». « Ma mère est une chieuse ». Très bien, mais encore ? Invitez-le à mettre des mots sur le problème, emmenez-le au-delà de la critique simpliste. Soutenez sa démarche réflexive. Appuyez-la. Même quand c’est pénible !

Nicolas, papa d’un petit garçon de 4 ans

 Comment peut-on affirmer que l’esprit critique n’existe pas chez les jeunes enfants ? Je trouve ce professeur de philosophie très affirmatif. Comme si l’esprit critique était une science exacte et que des études universitaires nous prouvaient de manière chiffrée à quel âge apparaissaient les premiers symptômes d’esprit critique. Quand je dis à mon fils qu’on en a marre de Spiderman, qu’on trouve ça moche, sa mère et moi, mais qu’en revanche ce costume de d’Artagnan est superbe, écoutez-le argumenter. Venez le voir démonter point par point les beaux habits du mousquetaire contre ceux du super-héros américain. Comme le dit Jean-Michel Dufays, ce processus se fait pierre par pierre. Et donc, il commence tôt. Et nous, on ne le contrarie pas, parce qu’il conduit à l’autonomie. 

Cathy, maman de deux enfants de 6 et 8 ans

Je suis assez surprise moi aussi que votre spécialiste associe l’esprit critique exclusivement à l’adolescence. Ma définition de l’esprit critique, c’est remettre en question. Être prudent dans l’interprétation des choses. Par contre, je me retrouve tout à fait dans sa proposition de soutenir la réflexion de l’enfant. Mais, ça se fait avant l’adolescence, non ? Les enfants naissent avec leur propre sens du discernement. Ma fille de 8 ans remet tout en cause. Sur l’alimentation, elle nous demande pourquoi elle doit manger des épinards. Comme d’hab’, on lui répond que c’est plein de fer. Et là, elle nous rétorque qu’elle a lu que les épinards n’étaient pas si bons pour la santé à cause de leur manque de lipides, de glucides, etc. Elle a fait des recherches pour nous déstabiliser. C’est quand même dingue, non ? 

Sephora, maman de deux garçons de 12 et 14 ans

Ah, ça me fait bien marrer que les jeunes parents s’offusquent. Ça leur semble insupportable, mais ils comprendront le jour où va se manifester un véritable esprit d’indépendance chez leurs petits. Parce que, pour moi, c’est ça, cultiver l’esprit critique de son enfant : le conduire à l’autonomie. Et ça passe par des phases où ils sont casse-pieds, comme débordés par leurs idées. Nous, on ne peut que prendre des coups. Je suis d’accord qu’il ne faut pas jouer aux copains à ce moment-là. À certains moments, on a le sentiment d’être le pire ennemi de son enfant. Mais c’est bien. C’est beau de les voir s’échapper, débattre, contester. Parfois, entre les rafales, on devine même l’adulte de demain.

Célia, maman d’un garçon de 13 ans

Je suis enseignante et je partage à 100 % le fait que la formation à l’esprit critique soit une problématique récente. Et je rajouterai : même trop peu récente. Je suis dans le secondaire et je fais intervenir des journalistes, des photographes, des graphistes et d’autres pour expliquer aux gamins comment pêcher dans les bonnes sources. C’est vital aujourd’hui. Peut-être que beaucoup ne le réalisent pas, mais un gamin de 13 ans qui lit sur internet qu’un complot extraterrestre dirige le monde, il y croit. Et là, c’est la maman qui parle. Selon moi, notre rôle consiste à les pousser un peu, les laisser avancer seuls et leur dire parfois : « Je ne te conseille pas d’aller par là. Parce qu’il va t’arriver ça et ça ». Nous, on sait qu’ils vont y aller quand même, mais on les aura armés.

Thomas, papa de trois enfants de 12, 15 et 16 ans

C’est vraiment de la théorie, tout ça ! C’est pour les gens derrière un bureau. Toi, tu cours, tu te bats avec ton boulot, tes horaires, tes histoires d’argent, ton ménage, ta pile d’assiettes dans l’évier ! Et t’as un philosophe qui se pointe et qui te dit : « Hey les gars, l’esprit critique de vos mômes, vous l’avez pas oublié ? ». Désolé, mais moi, mes gamins, ils boivent des gros sodas, ils ne font pas assez de sport, ils consomment du porno, des trucs gore, des machins complotistes. Ils ne mangent pas de quinoa, ils ne lisent pas Le Monde diplomatique ni le Ligueur, et leurs parents non plus, d’ailleurs. Ils n’ont pas le temps. Ils ne lisent pas. Alors, ces gosses deviendront de gentils petits moutons qui rêvent d’une herbe grasse. Peinards. Et peut-être même qu’ils en seront heureux.

Marie, maman de deux filles de 14 et 16 ans

Sans passer pour la bobo de service, je trouve que ce que dit Thomas est un peu dramatique. On laisse ses enfants crever sous une couche de pizzas sous prétexte qu’on est submergé de boulot ? Je bosse comme une tarée, je m’occupe de mes enfants quasi seule. Mais le moindre bout de temps que j’ai, je le consacre à faire des choses intéressantes avec eux pour les pousser vers quelque chose qui construit leur liberté de cogiter. Elles écoutent un artiste que je trouve un peu fade, je leur dis à quoi ça me fait penser. J’explique qu’il représente un courant qui se battait contre telle idée. Je leur demande ce que ça leur évoque, ces combats. Ou alors, tel ministre prend telle décision. Je les interroge sur ce qu’elles en pensent. Elles vont bientôt voter. Est-ce qu’elles savent qu’elles votent pour des idées ? C’est difficile à expliquer, une idée, un concept. Ma plus grande satisfaction, c’est de les voir devenir curieuses.

Aïcha, maman de deux ados de 18 et 19 ans

Les philosophes, les parents démissionnaires, les parents hyper-conscients… En fait, on pourrait tous les mettre d’accord. Si je devais me baser sur ma fille de 19 ans et mon fils de 18 ans, il faut reconnaître aussi qu’il y a une nature. J’ai éduqué mes deux enfants de la même manière, j’ai toujours pris le temps de leur expliquer les choses, de discuter, d’argumenter. Je les ai confrontés à des milieux un peu différents du leur pour qu’ils voient autre chose que leur cambrousse. Au final, je me retrouve avec une fille qui est en train de monter sa propre entreprise en accord avec ses convictions écolos et un fils qui, à 18 ans, ne rêve que de rentrer dans la fonction publique, se faire une petite place pépère, s’acheter une maison et fonder une famille. Comme quoi…

Yves-Marie Vilain-Lepage

Et le Ligueur, il en pense quoi ?

Débattre. Discuter. Argumenter. Interroger. Comme s’il se dessinait à travers vos mots une recette de l’esprit critique. En réalité pas besoin d’outils ou de stratégies ultra-performants. Ce qui en ressort, c’est qu’essayer, c’est presque gagner. De nombreux parents nous ont expliqué qu’il suffisait juste de s’y mettre. S’y mettre ? Entamer une discussion avec son petit. L’interroger sur ses impressions, ses ambitions, ses intentions. Éveiller sa curiosité, et même lui expliquer que ce n’est pas un gros mot. Car, pour beaucoup, elle a un côté malsain, commère ou « gossip » comme disent les ados maladroitement. Comment procède-t-on ? Peut-être que l’on peut éteindre la télé au moment du souper et se raconter les choses vécues, entendues dans la journée. On peut également marcher, entreprendre de grandes balades, aller manger une glace… rien de mieux pour mettre la discussion en route. Et pourquoi ne pas exposer son point de vue, sans nécessairement chercher à convaincre ? En gros, rien d’impossible. Quant à la question de l’âge qui fait beaucoup réagir, au final quelle importance ? Il n’est jamais trop tôt ou trop tard pour former son enfant. On vous l’a dit : il suffit juste de s’y mettre.

 Lu pour vous

Pas de recette idéale, certes. Mais rien ne vous empêche de former, déjà petit, votre enfant au décryptage de l’image. En cela, l’ouvrage Histoires de la photographie de Michel Poivert, Docteur en histoire de l’Art à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne est intéressant. Il s’agit du premier livre expliquant la photographie aux enfants, en six thèmes-clés et près de cent illustrations. Dès 8 ans.

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