Vie de parent

Les familles recomposées :
des liens à inventer

On a tous un copain dans notre entourage qui conspue la famille, la qualifiant de « plan-plan ». Faites-lui lire ce qui suit. Insistez pour qu’il sirote un à un ces témoignages. Donnez-lui le vertige. Faites-lui passer quelques heures avec tous ces protagonistes. Il réalisera bien vite que le monospace 7 places, les cartables ou les boîtes à goûter sont souvent le début de péripéties parfois hasardeuses. On peut même parier notre dent de lait que suite à la lecture de cette mosaïque haute en couleur, il effectuera des petits signes de têtes respectueux dans la rue et versera une petite larme en hommage aux courageux membres qui forment cet improbable patchwork que l’on appelle fratrie.

Les familles recomposées : des liens à inventer

La famille mosaïque

Jeff, papa de six enfants :
« La secte de Jeff »

Jeff est le fruit de la révolution sexuelle. Cet électron libre s’est marié trois fois et a eu un enfant à chaque fois avec des femmes qui elles-mêmes étaient déjà maman de plusieurs enfants. Ils ne vivent pas loin les uns des autres… géographiquement et philosophiquement ! « Mes gamins sont amis plus que frères. Ou alors frères plus qu’amis, je n’ai jamais vraiment saisi la nuance à vrai dire. Ils ont une vision commune autour de grands mots tels que la liberté, le respect de l’autre, le partage. Nos valeurs - à moi et leurs mères - sont tellement prégnantes que toute cette petite tribu est surnommée la secte de Jeff par nos amis. On est souvent moqués. On plaisante beaucoup sur cette belle meute que l’on forme. Mais, au fond, je pense que beaucoup de personnes envient notre liberté. Ou peut-être que beaucoup sont vraiment heurtés aussi. En fait, je m’en fiche. Ce qui compte, c’est la beauté et la bonté de toute cette marmaille. »

Daniel et Laura, deux enfants chacun :
« Une famille alternative »

Daniel et Laura se sont remariés. Ils ont chacun fondé une famille dans « leur vie d’avant ». Pour les deux, tout se passe très mal avec leurs conjoints respectifs. Hors de question de mélanger les deux garçons de 10 et 13 ans de Daniel avec les filles de 10 et 12 ans de Laura. Du coup, un week-end sur deux, ils ont chacun leurs deux enfants. « Ils se connaissent, puisque les deux petits derniers de 10 ans sont dans la même école. Ce qui ne simplifie pas les choses, ni les rapports ». Le couple aimerait lier les fratries, les unir autour de leur amour sans forcer les choses. Mais il y a encore beaucoup trop de rancœurs chez les autres parties qui se connaissent. Comment faire ? Laura est persuadée qu’un nouveau venu va scinder le tout, tout en ayant conscience « du risque que cela comporte chez les ex très acrimonieux qui guettent le moindre faux pas. »

Maïna, maman de Lucas, 6 ans :
« Aucun cadre légal »

Alors attention, on attache sa ceinture. Maïna raconte : « J’étais en couple avec Flavie qui a conçu Lucas avec son meilleur ami, lui-même père de deux enfants. Nous élevons donc Lucas, notre fils, qui voit ses frères et sœurs le plus souvent possible. On ne parle pas de papa. Il a deux mamans et une fratrie. Au fil du temps, Lucas se rapproche de plus en plus de ses frères et de son papa biologique. La situation devient insupportable pour moi. Notre couple en pâtit. Nous nous séparons. Je me remets en couple avec ma nouvelle compagne qui a deux enfants. Mais Lucas refuse de passer du temps avec eux. Flavie ne fait rien pour et m’empêche de voir mon fils, par rancœur. Je l’ai élevé depuis sa naissance et cette situation m’est insupportable. Je n’ai rien pour me protéger, je suis en pleine bataille juridique et chaque jour est un nouveau combat. »

LA PSY NOUS DIT :
Il n’existe pas de famille idéale, mais des familles uniques. Tout le monde doit faire face. Le clan uni avec les poussins dans le même nid ne va pas sans son lot de difficultés non plus. Comment inventer sa propre tribu ? Avant toute chose, je pense qu’il ne faut pas imposer l’amour à tout prix. Ce n’est pas parce que les parents s’aiment que les enfants sont obligés de s’aimer aussi. Laissez donc les choses se faire, accordez à tout ce petit monde un peu de temps.

Yohann, 41 ans, et Nathalie, 37 ans, cinq enfants au total :
« Deux parents, deux éducations… et les gosses au milieu ! »

Plantons le décor. Nous avons une famille recomposée avec d'un côté Nathalie, 37 ans, et ses deux enfants, Loïc, 11 ans, et Anaïs, 9 ans, issus d'une première union. De l'autre côté, Yohann, 41 ans, papa de Thibaut, 14 ans, et Joachim, 10 ans, eux aussi nés d'un premier mariage. Et puis, il y a Lucille, 6 ans, la fille de Nathalie et Yohann. Tout le monde suit ? Bien. Là où ça se complique, c'est quand il s'agit de parler éducation. Si Nathalie et Yohann sont raccords sur plein de sujets, là, on est clairement dans deux mondes très différents. Nathalie est une mère hyper organisée, qui impose des règles bien établies pour absolument tout. L'heure de se lever, de manger, le partage des tâches ménagères, le rangement des chambres, l'ordre de passage à la salle de bain sont régis de manière quasi militaire. Chez Yohann, c'est le monde du va-comme-je-te-pousse. « En gros, avec moi, il n'y a qu'une règle et elle dit qu'il n'y a pas de règle ! ». Voilà qui est assez bien résumé. Et qui se traduit par un joyeux bordel quand les enfants sont sous la responsabilité de leur père ou beau-père. Pour les frères, sœurs, demi-frères, demi-sœurs, on s'accommode de la situation, voire même on en joue. « C'est tellement opposé entre Nathalie et papa, qu'on ne pas faire autrement que de se moquer, remarque Thibaut. Quand on est seuls avec l'un ou l'autre, on s'amuse à inverser les choses : on est hyper-organisés avec papa et tout fous avec Nathalie. Ça les rend complètement cinglés, et ça nous fait marrer. »
Groupé dans un coin, le trio Loïc-Joachim-Anaïs confirme les dires du grand frère. Il se livre aussi sur la vie de tous les jours à la maison : « Quand on a commencé à habiter ensemble, les parents nous ont clairement dit que ce ne serait pas forcément facile, parce qu'ils n'avaient pas la même façon de nous éduquer. Ils nous ont dit qu'il y avait une 'boîte à plaintes' où on pouvait mettre des petits mots pour dire que ça n'allait pas. En sept ans, elle n'a jamais servi. On a appris à vivre ensemble et à faire en fonction ». Simple, non ?

LA PSY NOUS DIT :
Une famille scindée, d’un côté laxiste et de l’autre très stricte. Je vais peut-être paraître très dure - et ce n’est pas mon objectif – mais la seule chose à dire, c’est que c’est comme ça que ça se passe ! Que les enfants y voient le bon côté des choses : ils mettent leur capacité d’adaptation à rude épreuve. C’est un peu comme parler deux langues. Ils vont apprendre. Plus tard, une fois adultes, ils auront la possibilité de choisir, c’est une chance d’avoir plusieurs points de vue.

Les nouveaux venus… adoptés

Nathalie, maman de Loane, 14 ans, et Martin, 16 ans :
« Elle ne veut plus de nous »

Nathalie raconte, péniblement : « Après Martin, plus de possibilité d’avoir un enfant. On fait de longues démarches pour adopter Loane au Viêt-nam. Durant leur enfance, tout allait bien. Mais au moment de l’adolescence, Loane a appris qu’elle avait d’autres frères et sœurs, elle nous a rejetés et refuse d’adresser la parole à son frère. Elle est devenue très dure, elle ne veut plus être considérée comme un membre de la famille. Cela a empiré depuis qu’elle a rencontré sa famille biologique. C’est très dur pour tout le monde et on ne sait pas du tout comment faire. On dirait qu’elle nous hait. »

Sylviane, maman de quatre enfants :
« La même histoire qui coule dans nos veines »

Sylviane a deux garçons, deux filles. Deux enfants biologiques, deux enfants adoptés. Deux nés en Belgique, une aux Philippines, un au Bénin. Ce qu’ils sont les uns pour les autres ? Réponse collégiale : « Ben, des frères et sœurs. Et pas des demi ou des quasi, hein ! De vrais frères et sœurs, une famille, quoi ». À les écouter, on entend bien que ces quatre-là passent du temps ensemble : mêmes tics de langage, mêmes intonations, mêmes expressions… Sylviane, leur mère, confirme la chose : « Ils ont très peu d’écarts d’âge - l’aîné a 17 ans et le plus jeune, 15 ans - et ils vivent ensemble depuis plus de dix ans. C’était un choix de la part de mon mari et moi d’adopter des enfants du même âge que nos enfants biologiques. Aujourd’hui, on regrette un peu ce choix, parce que quatre zozos comme les nôtres, il faut se les farcir ! » (Rires).
Du côté des ados, on reconnaît volontiers que c’est un pour tous et tous pour un. « C’est limite si on ne vit pas dans une sorte d’autarcie sociale, explique Bastien, 16 ans. On est quasiment toujours au minimum trois ensemble, ce qui fait déjà un groupe suffisant pour se marrer, faire des conneries et bosser pour l’école. Quand on est tous ensemble, ça peut être infernal pour les autres : on a nos codes secrets, nos private jokes, des trucs que personne ne peut comprendre. Les gens peuvent bien dire que nous ne sommes pas vraiment frères et sœurs, mais la réalité, c’est que c’est la même histoire qui coule dans nos veines. Et ça, c’est ce qui compte le plus. »

LA PSY NOUS DIT :
Tout ceci révèle plein de choses. Le dernier témoignage évoque une fratrie dans laquelle tout le monde se sent uni dans la différence. Ils sont tous exceptionnels et construisent ensemble la même histoire. Ils se retrouvent autour de ça et s’acceptent tels quels. Pour ce qui est du cas de Loane, il est important de se dire que tout enfant à un moment ou à un autre rejette sa mère. Il s’agit là d’un rejet de la possession. Les parents ont très bien réagi en la laissant renouer avec ses origines. Elle revient en disant qu’elle préfère sa famille biologique ? Normal. On est en pleine crise d’adolescence. Elle rejette ceux qui l’ont éduqué et fantasme sur un ailleurs. Elle ne veut plus être l’enfant-objet, il y a toujours beaucoup de résistances dans l’amour.

LA SOCIOLOGUE NOUS DIT :
« La chorégraphie de l’existence »

On le voit bien, c’est devenu complexe de définir une famille. Et tout ce qui échappe à la vision nucléaire est de plus en plus visible et de moins en moins encadré légalement. La société construit encore largement sa vision de la famille idéale autour d’une idée classique et c’est très dur pour ces clans. Un sociologue parle de « chorégraphie de l’existence » pour décrire les efforts d’organisation de tous ces clans. L’agenda, la gestion du quotidien… tous ces pères et mères sont obligés de développer des compétences. En fait, ces familles qui réinventent les liens bousculent la vision européo-centrée et renvoient à d’autres manières de penser les liens. Pas de lien de sang entre une sœur et un frère ? C’est à eux qu’il revient de s’accepter comme tels.
Au niveau du droit, on commence doucement à prendre en compte la multiplicité des familles. Celles recomposées s’imposent de plus en plus comme ‘normales’. Les gens savent que c’est possible. Quant à l’impact sur l’enfant, impossible à dire, différentes enquêtes proposent des conclusions très contradictoires. Tout dépend encore une fois du contexte. La chose qui paraît évidente, c’est que plus on ira vers la reconnaissance par le droit et la société des familles recomposées et moins cela stigmatisera la fratrie. Les sociologues font une distinction entre la parenté et la parentalité, différence donc entre le rôle et la fonction. Nous sommes rentrés dans ce que l’on appelle une logique additive. Un papa, une maman et d’autres encore. Toute la société évolue dans ce sens.

Yves-Marie Vilain-Lepage

À lire absolument !

Frères et sœurs - Guérir de ses blessures d’enfance, par Virginie Megglé, éditions Leduc.s, permet de comprendre les blessures enfantines liées à la famille. Les accepter peut permettre de créer un lien. Il permet aussi de se réconcilier avec le fait de ne pas avoir grandi dans un clan idéal. En filigrane, on y apprend quelque chose d’essentiel : dédramatiser sa fratrie, c’est dédramatiser ce qui va suivre chez ses propres enfants.

Et la loi ?

Quel statut pour le beau-parent ?

La réponse tient quasiment en un seul mot : aucun. Pour en savoir plus, rendez-vous en page 28. Notre partenaire, l’asbl Droits Quotidiens, vous dit tout sur le sujet.
Le statut du beau-parent est aussi une des préoccupations de la Ligue des familles. Le service Études et action politique a analysé la question : Quel statut pour le beau-parent dans les familles recomposées ?

Homoparentalité : du nouveau

La compagne d’une jeune maman est désormais reconnue comme parent légal de l’enfant sans passer par l’adoption. Dans un couple lesbien, la femme qui ne porte pas l’enfant mais qui envisage un projet parental avec une autre femme bénéficie donc plus facilement des droits de filiation et du statut de coparent.

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