3/5 ans

Qui sont ces enfants qui dorment dans notre lit ?

Lorsque votre enfant n’a que quelques mois, il est fréquent et socialement accepté qu’il dorme avec vous. Facilité d’allaitement, sentiment de sécurité, nuits de meilleure qualité… les raisons de pratiquer le co-dodo sont nombreuses. Mais qu’en est-il des enfants de 2 ans, 4 ans, voire plus, qui dorment encore avec leurs parents ?

 

Qui sont ces enfants qui dorment dans notre lit ?

Y a-t-il un âge idéal pour mettre son enfant à dormir dans sa propre chambre ? Pour les trois expertes interviewées, la réponse est clairement non. « Les modes d’organisation du coucher de l’enfant sont fortement culturels, commence Françoise De Gheest, psychologue à l’Hôpital Universitaire des Enfants Reine Fabiola (Huderf). Selon la société dans laquelle nous vivons, des diktats nous sont imposés. Mais ceux-ci sont-ils vraiment ce qu’il y a de mieux pour aider l’enfant à bien grandir ? Je n’en suis pas convaincue ».
Sonia Scaillet, médecin spécialiste du sommeil à l’Huderf, partage son opinion : « Le co-dodo est une pratique universelle qui existe depuis la nuit des temps ». Dans nos pays européens, elle est moins bien acceptée - presque taboue parfois -, alors qu’aux États-Unis, de nombreux enfants dorment avec leurs parents jusqu’à l’âge de 6 ans. Le phénomène est tel qu’il porte un nom : le Family Bed.

Les arrangements sont propres à chaque famille et l’essentiel est que chacun y trouve son compte 

« Au Japon, le co-dodo est appelé le ‘Kawa’ (la rivière entre deux berges), un mot qui symbolise bien les avantages que cette pratique peut avoir sur l’enfant, dormant en sécurité entre ses deux parents. Les arrangements sont propres à chaque famille et l’essentiel est que chacun y trouve son compte », illustre-t-elle.
Pour nos expertes, le véritable enjeu est plutôt d’apprendre à s’endormir seul. « Car s’endormir seul, ça veut aussi dire se réendormir seul. Une fois que cet apprentissage est acquis, l’enfant pourra s’apaiser seul en cas de réveil nocturne et ne pas devoir chaque fois appeler un de ses parents », explique Françoise De Gheest.

Pourquoi cette envie de dormir avec ses parents ?

« Souvent, les enfants qui ne veulent pas dormir dans leur chambre sont des enfants qui ont des difficultés à lâcher prise pour passer de l’éveil au sommeil », explique Natalie Peninger, professeure et spécialiste de la petite enfance. S’ils ont besoin de garder cet état de vigilance, c’est généralement pour pouvoir se protéger d’un problème familial, d’un problème à l’école, de l’arrivée d’un bébé dans la famille, du décès d’un proche… « Il faut souvent faire un travail familial pour trouver la cause de l’insécurité affective de son enfant », conseille-t-elle.
Dans certains cas, dormir avec son enfant peut aussi être un besoin du parent, en particulier dans les familles monoparentales. « L’être humain a besoin de contacts physiques, de chaleur humaine. Dormir avec son enfant fait du bien au parent qui se sent seul, explique Natalie Peninger, qui met quand même en garde. Les enfants sont de véritables éponges. Si l’enfant sent que le parent dort avec lui parce qu’il est mal dans sa peau, il risque par la suite de ne plus vouloir quitter le lit parental. Dans son inconscient d’enfant, guérir les blessures de ses parents fait partie de ses missions ».

Quid des enfants qui reviennent ?

Certains enfants « reviennent » aussi dans le lit de leurs parents alors qu’ils dormaient dans leur chambre depuis des mois, voire des années. Pour Natalie Peninger, cela peut être dû à plusieurs facteurs. Suite à un évènement traumatisant (séparation, accident, maladie…), l’enfant a de nouveau besoin, pendant quelques nuits ou plus, d’être rassuré.
« Lors de certains grands apprentissages (tels que l’acquisition de la propreté) ou lors de certains rites de passage (entrée en primaire), l’enfant peut aussi avoir ponctuellement besoin de repasser quelques nuits dans le lit parental, explique la spécialiste, Ces changements demandent beaucoup d’énergie et régresser le temps de la nuit permet de pouvoir continuer à avancer vers l’autonomie ». Le piège à éviter est, bien entendu, que cela (re)devienne habituel.
Bien que nos expertes s’accordent sur le fait que le co-dodo n’est pas spécialement pourvoyeur de troubles, il faut tout de même, à un moment, que cela s’arrête. En effet, le fait de réussir à dormir seul dans sa chambre est un marqueur d’autonomie important. C’est un moment privilégié où l’on se retrouve face à son « théâtre intérieur » et cela, c’est très important.
Socialement aussi, plus l’enfant grandira, plus le fait de ne pas pouvoir s’endormir sans ses parents deviendra problématique. La maternelle, c’est l’âge des premières invitations à dormir chez les cousins. En primaire, vient le temps des voyages scolaires… Si l’enfant ne peut pas dormir loin de ses parents, il en sera pénalisé.
En dehors de l’enfant, il faut aussi penser au couple. Normalement, lorsque l’enfant est sevré, il faut que les espaces personnels de chacun se dessinent. « Mettre l’enfant à dormir dans sa chambre participe de la réappropriation de l’espace conjugal. Quand on dort avec son enfant, l’un des deux parents peut se sentir délaissé ou être en souffrance par rapport à la situation de co-dodo », avance Françoise De Gheest.

Comment changer les choses ?

En règle générale, cette transition se fera d’elle-même. Soit le parent va sentir le moment à partir duquel cela n’est plus positif pour l’enfant, soit l’enfant voudra prendre son autonomie et avoir son espace. « À chaque enfant, chaque famille de faire cela à son rythme. Parfois, on a l’impression que cela se fait de manière très lente, mais cela se fait. Aucun ado ne dort avec ses parents », assure Sonia Scaillet.
Le changement peut se faire de différentes manières. « On peut, par exemple, agir de façon progressive, en prenant l’enfant dans son lit uniquement pour des occasions spéciales (le week-end, les vacances…) ou encore profiter d’un évènement (l’anniversaire, la rentrée des classes…) pour faire la transition », propose Françoise De Gheest.
Il est aussi important de mettre en place un nouveau rituel du coucher (histoire, chanson, câlins…) pour remplacer la chambre parentale. Natalie Peninger insiste toutefois sur l’importance du dialogue : « Il faut expliquer à l’enfant pourquoi c’est bien pour lui qu’il retourne dans sa chambre. Le lui imposer du jour au lendemain sans explication et le laisser pleurer seul dans son lit lui ferait perdre tous ses repères affectifs ».
Dans tous les cas, votre détermination en tant que parent aura de l’importance. Montrez-lui que votre confiance, votre fierté, tout en restant à l’écoute de ses craintes. Recourir à une aide extérieure peut parfois s’avérer utile si les parents se sentent démunis face à cet accompagnement.

Gaëlle Hoogsteyn

En pratique

Quand faut-il consulter ?

Pour le docteur De Gheest, tant que le co-dodo n’entrave pas le développement de l’enfant et convient aussi aux autres membres de la famille, dormir avec lui n’est pas problématique. « Mais si on voit que parallèlement au co-dodo, l’enfant ne veut pas aller à l’école, ne joue pas bien, ne mange pas… il faut alors prendre des mesures ». Et Natalie Peninger d’ajouter : « Si on décide de remettre l’enfant dans sa chambre et que, malgré un rituel, cela se passe très mal, d’autres craintes ou angoisses se cachent probablement derrière la peur de dormir sans ses parents ». Dans les faits, peu de parents consultent pour leurs (très) jeunes enfants alors que quelques consultations suffisent parfois à débloquer des situations complexes ou évitent à certaines difficultés de perdurer.

Quelles conséquences sur la qualité du sommeil ?

Dans une étude récente menée aux États-Unis auprès de 5 000 familles pratiquant le co-dodo, seulement 2 % des parents rapportaient que le sommeil de leur enfant était sérieusement problématique. Concernant les enfants plus grands, on dispose actuellement de peu d’études sur les phases de sommeil, le nombre de réveils nocturnes, etc.
Du côté des parents, par contre, le sommeil peut être davantage perturbé. Coups de pieds, gigotements et bruits divers et variés peuvent entraîner des micro-réveils ou des réveils nocturnes, et donc des difficultés à se rendormir. Sonia Scaillet nuance cependant en précisant qu’il faut tenir compte de la qualité du sommeil qui prévalait avant que le co-dodo s’installe : « Certains adultes ont un mauvais sommeil et le co-dodo n’y change rien ».
Et pour les parents solos qui déclarent mieux dormir avec leur enfant que seuls, Sonia Scaillet précise que « en dehors de la dimension psychologique, il est scientifiquement prouvé que, quand on dort avec quelqu'un, les phases de sommeil se synchronisent et que le sommeil est meilleur. Je ne suis donc pas étonnée d’entendre un parent dire que dormir près de son enfant l’apaise et lui permet de s’endormir plus rapidement ».

Ils en parlent...

Besoin puis habitude

« Après une séparation et un déménagement douloureux, j’ai spontanément pris ma fille de 2 ans dans mon lit. À cette époque, nous en avions autant besoin l’une que l’autre. Ça s’est installé et depuis trois ans, on fonctionne comme ça. Je ne m’inquiète pas trop, car chez son papa, elle dort seule et elle va dormir sans problème chez d’autres personnes. »
Maëlle, une fille de 5 ans

Épisodique

« Mes deux fils ont toujours dormi dans leur propre chambre. Mais mon conjoint travaille plusieurs fois par semaine la nuit et mon aîné en profite pour venir dormir avec moi. Au début, c’était systématique. J’ai laissé faire et, depuis, ça s’est naturellement espacé. »
Sabine, deux garçons de 1 et 7 ans 

Chacun sa place

« Lors des périodes d’allaitement, j’ai pratiqué le co-dodo avec mes enfants. Mon mari n’appréciait que moyennement d’être relégué dans le canapé. Lorsque j’ai eu mon deuxième enfant, mon aînée a très mal vécu de voir son petit frère dormir avec moi alors qu’elle devait dormir dans sa chambre. Parfois, je me retrouvais avec les deux dans le lit et ce n’était pas facile. Aujourd’hui, chacun a retrouvé sa place, même s’il arrive encore que l’un ou l’autre nous rejoigne après un cauchemar ou s’ils sont malades. »
Maria, deux enfants de 3 et 5 ans