Scarifications : les dangers du vague
à lame

Certains parlent de « mode » : les adolescents seraient plus nombreux aujourd’hui que par le passé à marquer leur corps, de différentes manières. Une pratique qui peut s’avérer le signe d’une souffrance, surtout quand elle débouche sur la forme, extrême, d’une automutilation, explique la pédopsychiatre Marie Rose Moro, directrice de la Maison de Solenn, maison des adolescents de l’hôpital Cochin à Paris*.

Scarifications : les dangers du vague à lame

Depuis des années, on entend de plus en plus parler, chez les adolescents, de scarifications et d’automutilations. De quoi s’agit-il au juste ?
Marie Rose Moro: « Les scarifications sont une pratique consistant à se marquer le corps, notamment les avant-bras, à y tracer des motifs, des dessins, souvent avec un objet coupant ou avec un compas. Dans une acception large, elles incluent les piercings, les tatouages. On peut alors considérer qu’elles concernent 40 % des ados. Elles peuvent se pratiquer de manière individuelle ou, au contraire, de façon collective. D’ailleurs, dans différents coins du monde, des sociétés traditionnelles utilisent les scarifications à la façon de rites de passage.
Les scarifications doivent être distinguées des automutilations, qui visent clairement à éprouver de la souffrance, à faire couler le sang, comme si cette sensation de douleur permettait à ceux qui les pratiquent de se sentir exister, de tester les limites de leur corps. Souvent ces automutilations sont pratiquées en cachette, dans la chambre. On les retrouve sur l’ensemble des bras – voire sous les bras, pour les cacher –, sur les jambes, parfois le ventre. »

Ces deux phénomènes sont-ils en expansion ?
M. R. M. :
« Oui, on note une vraie augmentation. C’est vrai notamment des automutilations, au point qu’on parle parfois aujourd’hui d’épidémies : dans certains internats ou services de psychiatrie de l’ado, il suffit souvent que quelqu’un commence pour que d’autres suivent. »

Le corps comme moyen d’émancipation

Comment expliquer la propension des adolescents à se scarifier ?
M. R. M. :
« À l’adolescence, le corps se transforme à toute vitesse. Certains ados, en se réveillant le matin, éprouvent un sentiment d’étrangeté, l’impression d’une perte de contrôle. Se scarifier leur donne parfois l’illusion de maîtriser leur corps ou, en tout cas, de refuser une certaine passivité. On peut aussi, par ailleurs, lire les scarifications comme quelque chose qui les rattache à leur génération, une génération qui a pour ainsi dire pour devise ‘Mon corps m’appartient et j’en fais ce que je veux, je le pare, je le décore, je l’embellis’. D’aucuns parlent de ‘mode’. Cela peut sembler superficiel. Et pourtant, ces scarifications sont aussi un moyen de faire passer des messages. Quand on trace sur son corps quelques mots en lien avec le carpe diem ou des inscriptions dans une langue étrangère, c’est une manière de dire qui l’on est. »

Est-il anodin que scarifications et automutilations concernent la peau ?
M. R. M. :
« Non, bien évidemment, la peau est dotée d’une grande symbolique. Elle constitue l’interface entre soi et l’autre. Elle est ce que les autres voient de nous, l’image qu’on leur renvoie. Elle dit quelque chose de soi, comme les vêtements – on parle d’ailleurs parfois des habits comme d’une deuxième peau. Et en même temps, elle est la limite de notre corps. Il faut qu’elle nous contienne, qu’on s’y sente bien, qu’on ne soit pas violenté par le regard de l’autre. Or on sait qu’à l’adolescence, cette peau subit souvent elle-même des changements, avec l’apparition, notamment, de boutons. »

Au-delà de l’affirmation de soi, des conduites à risque

Ces scarifications inquiètent beaucoup les parents. À juste titre ?
M. R. M. :
« Cette question fait débat. Les scarifications sont-elles pathologiques ou pas ? Sont-elles nécessairement la marque d’une souffrance ? Ou peuvent-elles relever simplement d’une volonté de se distinguer de la génération précédente, de se rassurer en partageant quelque chose avec ses pairs ? Les psys ne parviennent pas à s’accorder sur la nature de cette pratique, ils ne parviennent pas à dire si elle répond plutôt à un besoin ou davantage à une souffrance. Et ce n’est pas la même chose d’aller se faire tatouer dans une boutique spécialisée, en choisissant un motif sur un catalogue, dans ce qui constitue alors un acte social, que de se gratter jusqu’au sang dans le secret de sa chambre. On peut aussi y voir un jeu de ‘montrer-cacher’ qui peut contribuer au processus d’affirmation en tant qu’individu : ‘Est-ce que tu me regardes ? Est-ce que tu remarques que j’ai changé ?’.
Ce qui est sûr, c’est que lorsque l’on passe de la scarification à l’automutilation, il y a lieu de s’inquiéter. C’est le cas notamment si l’ado a mal, si sa plaie s’est surinfectée. Or, bien sûr, il existe une forme de continuum. Et les parents ne sont pas forcément les mieux placés pour déterminer la frontière. En cas de doute, mieux vaut solliciter l’avis de professionnels.
Les jeunes qui s’automutilent évoquent une pratique qui les soulage, qui diminue leur angoisse, qui leur donne le sentiment de dépasser la douleur, de lutter contre quelque chose dont ils ne connaissent pas le nom. On est là clairement dans la sphère de la pathologie et des conduites à risques : on a envie d’aller toujours plus loin pour se faire peur, pour se sentir excité, pour s’auto-anesthésier. Certaines formes graves d’automutilation se rapprochent de la tentative de suicide : quand on fait couler son sang au niveau des veines, on joue avec la mort. Et il devient alors urgent de réanimer l’élan de la vie. »

Comment réagir, précisément, si son enfant se scarifie ?
M. R. M. :
« S’il marque son corps, sans chercher à se faire mal, ou souhaite se faire tatouer, on peut bien sûr ne pas être d’accord, ne pas trouver cela esthétique, mais il n’y a pas lieu de s’en inquiéter outre-mesure. Cela n’est pas nécessairement préoccupant au sens psychopathologique. Vouloir un piercing, cela peut relever d’un acte d’opposition à son père et sa mère, d’une prise de distance par rapport aux figures parentales, voire d’un conflit. Ce peut être une façon d’affirmer que notre corps sexué nous appartient, qu’il n’a plus besoin des mêmes soins, des mêmes attentions maternelles et paternelles. Une façon de marquer une séparation. Ce n’est pas toujours facile de l’accepter, pour les parents. Cela nécessite même une forme de deuil mais il faut aussi l’entendre et le respecter. En revanche, il est absolument nécessaire de discuter avec son ado, de comprendre ce qui lui arrive, ce qui le pousse à faire cela. C’est d’autant plus important qu’il éprouve peut-être de la culpabilité à se scarifier ainsi, voire s’inquiète des conséquences de ses actes. »

Faut-il, dans certaines circonstances, s’alarmer même pour de « simples » scarifications ?
M. R. M. : « Tout ce qui a été dit précédemment concerne clairement l’adolescence, disons entre 12 et 18 ans, pour parler largement. Avant 11 ou 12 ans, toute scarification prend un autre sens et constitue, à mes yeux, quasiment toujours le signe d’une souffrance car elle ne correspond pas à un processus d’autonomisation ni de transformation. Dans le cas de certains troubles autistiques, cela peut aller jusqu’à l’automutilation. De même, lorsqu’elles surviennent après l’adolescence, les scarifications peuvent prendre d’autres significations (je pense à cette jeune maman qui, en signe de deuil, s’était tatoué le prénom de son enfant décédé à la naissance) ou être le signe de réelles pathologies. À moins qu’elles ne se veulent, chez certains jeunes adultes qui ont été des adolescents très sages, un moyen de se séparer tardivement de leurs parents. »

* Marie Rose Moro est l’auteure de plusieurs ouvrages sur l’adolescence, dont deux coécrits avec Odile Amblard : Et si nous aimions nos ados et Osons être parents ! (Bayard).

Propos recueillis par Denis Quenneville

En savoir +

L’écriture pour « sauver la peau » des ados

« S’exprimer sur le papier pour apaiser l’irrépressible besoin d’écrire sur sa peau ». D’une formule, Catherine Rioult résume l’approche qui est la sienne depuis une dizaine d’années. Cette psychologue clinicienne et psychanalyste exerçant à Paris a mis en place des ateliers d’écriture pour des adolescents qui se scarifient, tout en animant des groupes de paroles destinés à leurs parents. C’est d’ailleurs à l’attention de ces derniers qu’elle retrace son expérience dans Ados : scarifications et guérison par l’écriture (Odile Jacob), un riche ouvrage paru en 2013.
Si elle a toujours existé dans les sociétés traditionnelles, comme rite de passage, dans une quête de beauté, pour des raisons de santé (se « purifier » du sang mauvais) ou encore en lien avec le religieux (on pense aux stigmates), la scarification est à ses yeux clairement devenue, dans l’Occident moderne, « une conduite à risque s’affichant de plus en plus sur internet et les sites d’adolescents en souffrance ».
Catherine Rioult en analyse les multiples ressorts à travers le portrait et le parcours de jeunes patients qu’elle a suivis. Il y est notamment question de pression scolaire, de doutes sur l’identité sexuelle, de tentative de maîtriser sa féminité, de difficultés à se séparer de ses parents ou encore de pression scolaire. La psy montre notamment comment la peau, « réceptacle privilégié des marques de l’intimité », joue un rôle essentiel « dans la dramaturgie sexuelle qui déborde l’adolescent ».
Dans cet ouvrage, elle expose le rôle salvateur que peut jouer l’écriture dans le cas de ces adolescents. Catherine Rioult s’adresse aussi directement à leurs parents, souvent rongés par la peur, la souffrance et une culpabilité qu’il faut dépasser. Elle livre des conseils et des pistes pour renouer le dialogue, quitte à chercher appui auprès de professionnels, et pour permettre à l’enfant de (re)trouver son estime de soi.