Vie de parent

Si mineurs : « Le début du combat,
c’est d’arrêter de se satisfaire de la situation »

Avant d’ouvrir la saison 3 de Si mineurs, dans les pages qui suivent, on ne pouvait s’empêcher de vous raconter tout ce qui se passe autour des numéros de ce « magazine dans le magazine » consacré à l’exil. Ce que sont devenues quelques-unes des familles ou des protagonistes, quels sont les points d’inquiétude sur les questions migratoires et quelles surprises vous attendent pour cette toute nouvelle saison que vous découvrirez dans les pages qui suivent. Sotieta Ngo et Laurence Vanpaeschen, semeuses de graines de cette belle pousse, reviennent sur tout le champ parcouru.

Si mineurs : « Le début du combat, c’est d’arrêter de se satisfaire de la situation »

Elles fument en même temps, de façon quasi synchronisée. Elles complètent les phrases l’une de l’autre, hochent la tête quand l’autre prend la parole. Elles ont l’art d’aborder les sujets les plus déprimants de notre société avec un enthousiasme et un espoir débordant. Elles commencent cette entrevue avec une pensée pour les lecteurs et lectrices du Ligueur. Quels sont leurs retours ? Ont-ils/elles compris que Si mineurs était un magazine inséré qui leur était destiné, pour les armer dans les discussions avec leurs enfants ? Pour les éclairer en tant que citoyen·ne·s et contrer toute la mésinformation de certains médias sur la question des migrations ? Tiens, toutes ces questions sont une bonne entrée en matière. C’est quoi Si mineurs ? Et pourquoi raisonne-t-on en termes de saisons, au fait ?

Sotieta Ngo : « C’est d’abord un travail d’équipe. Le CIRÉ arrive avec ses thématiques liées à l’exil et ses réalités qui ne sont pas hors sol, on conjugue cela avec l’expertise de Martine Vandemeulebroucke, journaliste militante, spécialiste du sujet, et on fait corps avec le Ligueur pour s’adresser aux parents, aux familles, au plus grand nombre. Le principe de Si mineurs ne consiste pas juste à porter un combat, mais à expliquer une trame, à aller au plus proche des réalités autour de la migration. Montrer différentes réalités, là, juste à côté de nous. »
Laurence Vanpaeschen : « Ces réalités sont présentes dans le quotidien des citoyen·ne·s. Quel que soit leur âge. D’où le Ligueur. Les situations liées aux migrations sont toutes très différentes. Il faut être outillé·e pour les comprendre. Trop souvent, ce sont des trajectoires qui sont mal expliquées, mal informées. Alors qu’elles nous concernent toutes et tous. Une classe passerelle dans l’école des petit·e·s, par exemple, qu’est-ce que ça implique ? La plupart des médias ne font rien pour intéresser les citoyen·ne·s sur ces questions. Aux infos, ces réalités de vies se résument souvent à des slogans, des positions. On ne part jamais de la personne. »

Quelle est la recette de Si mineurs pour changer le regard sur l’exil ?
S. G. : « Le mot clé, c’est : rencontres. »
L. V. : « Oui, et puis, il y a comme une réflexion évolutive. On a commencé la première saison avec des modes d’emploi. Tout ce qui est accueil socio-juridique, détention, scolarisation, accès aux soins de santé pour nos bénéficiaires. Il fallait planter le décor pour en arriver à l’individu. Comme si on faisait un pacte avec le lecteur, la lectrice. Vous connaissez nos valeurs, allons à la rencontre des personnes maintenant. »
S. G. : « Avec la saison 2, on a rendu tout cela le plus concret possible. Au-delà du simple exercice comme trop souvent. LES sans-papier. LES mineur·e·s non accompagné·e·s (MENA), etc. À chaque fois, on a voulu rendre la rencontre la plus concrète possible. Parce qu’il nous tient à cœur de valoriser la personne. Ce qu’elle vit. Avec ses mots. Sa vision. »

Il y a eu de belles issues pour quelques-unes de ces familles ou ces personnes mises en avant ?
L. V. : « Oui. Nous avons raconté l’histoire d’une famille sans-papier qui vient de Colombie*. Une fratrie de trois enfants : un grand frère que l’on a mis en lumière, sa petite sœur de 9 ans et un bébé d’à peine 1 an. Fière du reportage, la petite fille vient avec un magazine en classe pour le montrer aux copines et aux copains. Pas le garçon. Mais sa maîtresse lui dit : ‘Tu sais, je lis le Ligueur’. Les profs en parlent avec d’autres parents. Ils avaient conscience de la situation, mais ils étaient loin de s’imaginer ce que ça implique au quotidien chez ces deux gamins. À savoir qu’ils ne font pas d’activités. Que leurs parents ne peuvent pas leur payer de lunettes, ni les soigner correctement, ni se déplacer ou voyager… Du coup, les réactions ont été rapides. Les parents ont fait une collecte et se sont organisés pour apporter un peu d’oxygène et de l’aide matérielle. »
S .N. : « Ce qui est encore plus génial, c’est qu’après cela, cette famille colombienne a donné son accord pour illustrer le clip de campagne de mobilisation We are Belgium too portée par les personnes sans-papier à destination des citoyen·ne·s belges. Tout d’un coup, il se passe un truc. Elle incarnent la lutte. La honte de sa situation s’inverse. Elle n’est plus victime et illustre même en quoi il y a un problème. Avec des histoires comme celles-ci, on va plus loin que les poncifs. Tou·te·s ces protagonistes sont des ambassadeurs, des ambassadrices. Leur visibilité incarne une réalité qui se déroule sous nos yeux. »

Si certain·e·s montent en puissance portés par l’écho médiatique, d’autres continuent à essuyer des déconvenues ?
L. V. :
« Oui, comme la famille Yusufi*. Qui, avant et après son illustration dans Si Mineurs, bénéficie pourtant d’une importante visibilité. C’est vrai qu’au moment où l’on parle, elle est vulnérable, parce que hors procédure. En dépit du soutien inouï dont elle bénéficie - pour rappel, toute la commune de Grez-Doiceau se mobilise pour la soutenir -, elle peut être expulsée du territoire à tout moment. C’est malheureux et magnifique à la fois : la seule chose qui la protège aujourd’hui, c’est la solidarité de la ville. »

D’autres sont malheureusement complètement sortis des radars…
L. V. : « Nous avons ouvert la saison 2 avec l’histoire de Abdul Khaliq, 17 ans, qui a gagné la Belgique par ses propres moyens depuis son Afghanistan natal*. Et depuis, plus de nouvelles. C’est hélas le lot des MENA. Ils ont une vie en suspens jusqu’à leur majorité. Ils sont dans une situation de grande vulnérabilité. »
S. N. : « C’est une situation hyper préoccupante qui coûte à tout le monde. Au MENA d’abord. Parce qu’il, ou elle, se retrouve très vite en situation de décrochage, de toxicomanie, de sans-abrisme. Cette précarité éternelle ruine la société également. Si on choisit de la mettre en lumière, c’est d’abord pour illustrer ce qui, selon nous, devrait être une priorité. Les MENA devraient être les plus protégés. On parle d’enfants. Cette année, 18 000 mineur·e·s sans papiers ont disparu en Europe, sont sortis des radars. Purement et simplement. Et on s’en fiche parce que ce ne sont pas nos mômes. »
(L’interview se déroule dans le jardin du CIRÉ. Michèle Morent, référente spécialisée dans la situation des MENA, intervient.)
M. M. : « Le décrochage s’explique par le fait que ces MENA savent qu’ils seront rejetés par le système. Ils n’ont pas de perspectives. Alors ils fuient, même les structures les plus efficaces. Se referment sur les communautés. Vivent dans la rue. Ils n’ont pas les bases. Ne parlent même pas une des langues nationales, parce qu’on ne leur a pas enseignées. Puis la situation devient dramatique. Beaucoup sont en instance de procédure d’expulsion. On leur dit partout, à tous les niveaux, qu’on ne veut pas d’eux. Je profite de cette interview pour appeler les parents à la plus grande vigilance. Ces mineur·e·s sont à côté de vous. Ce sont des copains et des copines de vos enfants. Il y a une vraie urgence. Ils et elles ont besoin de marraines, de parrains qui vont leur permettre de voir autre chose que leur centre. Ils et elles ont besoin de points d’ancrage. »

D’ailleurs, à quoi le parent doit-il être attentif de manière générale ?
S. N. : « À ces situations de proximité. Aux rencontres. Aux copains, aux copines. Aux voisin·e·s. Toutes ces réalités qu’on décrit dans Si mineurs, on n’a pas été les chercher loin. Ce sont des connaissances, des gens que l’on voit au quotidien. On aide et on dépasse toutes ces réalités, d’abord en sachant. On s’informe. On s’arme en tant que citoyen·ne. On apprend à déconstruire les discours stéréotypés. Il faut savoir que toutes ces situations sont plus complexes, plus individuelles, plus singulières que ce qu’on dit. C’est la première étape. La deuxième étape consiste à agir. Parrainer. Manifester. Le début du combat, c’est d’arrêter de se satisfaire de la situation. »

Un mot sur cette saison 3 qu’on inaugure dans les pages ci-après ?
L. V. : « On continue à raconter des histoires. Cette fois, ce sont des personnes qui sont arrivées ici à plus ou moins long terme et qui relatent les portes d’entrée ou, à l’inverse, les obstacles. Ici, c’est la personne elle-même qui va revoir son parcours. ‘Si je n’avais pas eu cette pièce-là…’. La démarche reste la même : humaniser. Rendre visible. Et surtout, renforcer la vision des lectrices et des lecteurs. »
S. N. : « Il y a une dimension de perspective avec cette nouvelle saison. Dans l’histoire de Jelab, qui arrive ici mineure, illettrée, seule. Seize ans plus tard, elle est mère de quatre enfants, fait tout ce qui est en son pouvoir pour mettre les siens à l’abri et leur offrir ce qu’elle n’a jamais eu. Mais quelle résilience ! Quelle leçon de vie ! Quelle leçon d’humanité ! Ici, on les présente comme force de décision. Maîtresses et maîtres de leur destin. Un peu à contre-pied des poncifs qui laisseraient presque croire que les migrant·e·s sont un peu con·ne·s et subissent un enchaînement de mauvaises décisions. Chez nous, chaque portrait prouve le contraire. »

Mais alors, il y aura une saison 4 ?
(en chœur) : « Mais bien sûr ! »

Propos recueillis par Yves-Marie Vilain-Lepage

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