Vie de parent

Trop peu de soutien
pour les familles endeuillées

À de multiples reprises, des parents qui avaient perdu un enfant ou leur conjoint·e ont interpellé la Ligue des familles l’an dernier. Ils l’ont alertée de leur situation particulièrement difficile : problèmes financiers, lourdes démarches administratives, insuffisance du soutien psychologique, manque de temps pour entamer le travail de deuil, entraves à la reprise des activités professionnelles… Le service Études et Action politique a longuement rencontré cinq de ces familles pour mieux connaître leurs besoins et élaborer des propositions pour mieux les soutenir.

Trop peu de soutien pour les familles endeuillées

Le mari de Lise (prénom d’emprunt, comme tous les prénoms de parents repris dans le texte) est décédé il y a deux ans. Ensemble, ils avaient déjà deux enfants de 3 et 4 ans. Ils venaient d’apprendre qu’un petit frère allait venir agrandir la fratrie.

Des petits espoirs accompagnent la famille grâce à la solidarité familiale et amicale, mais, pour Lise, c’est surtout un lot de difficultés qui est venu s’ajouter au drame de ce décès : charges administratives et financières, pas d’aide après l’accouchement, perte de son boulot - son horaire n’étant plus compatible avec sa vie familiale en tant que maman solo.

Lise a eu droit à une allocation de transition durant deux ans, destinée à combler en partie la perte du revenu de son conjoint. Une allocation qui vient à échéance ce mois-ci. : « Je ne sais pas comment je vais pouvoir faire grandir mes enfants dans des conditions sereines sans droit à cette pension. En tant que Ligue de familles, auriez-vous plus de poids pour interpeller les politiques ? », nous a-t-elle écrit l’année dernière.

La Ligue des familles a dès lors voulu se faire le relais des besoins exprimés par les familles confrontées au décès de leur enfant ou de leur conjoint, aujourd’hui quasi absentes du débat public. Pour ce faire, nous sommes allés à la rencontre de familles aux profils divers pour entendre leurs difficultés. Des rencontres émouvantes empreintes d’une immense dignité. Voici nos principaux constats.

Un risque important de précarité économique

Ce qui ressort de ces entretiens, c’est avant tout les difficultés financières dans lesquelles un décès peut plonger les familles - y compris celles qui n’en connaissaient pas avant. C’est le cas lors de la perte d’un·e conjoint·e (et donc d’un des deux revenus du ménage). Ça l’est aussi lors de la perte d’un enfant.

« Perdre un enfant, c’est une véritable catastrophe financière pour les couples, souligne Claire Van Pévenage, psychologue à l’Hôpital des enfants-Reine Fabiola (Huderf) à Bruxelles. C’est un deuil à risque car, dans la majorité des cas, il touche des personnes jeunes : des parents qui sont actifs professionnellement. Il y a beaucoup plus de dépressions, de consommation d’alcool, de drogues et de séparations lors de la perte d’un enfant. Or, tout cela affecte inévitablement et négativement les revenus du ménage. »

Les parents mariés qui perdent leur conjoint·e ont droit à une allocation de transition pendant deux ans, dont le montant dépend du revenu du conjoint décédé. Les familles concernées estiment que cette durée est bien trop courte pour sortir la tête de l’eau. « L’allocation de transition se termine dans un mois, il n’y a plus deux salaires, plus deux boulots, mais les charges restent. On est en deuil et, en plus, il y a les soucis financiers, on ne devrait pas avoir ce tracas-là ! », explique Lise.

Avec le choc émotionnel, la nécessité de s’occuper désormais seul·e des enfants, il est souvent difficile pour le parent survivant de continuer à exercer une activité professionnelle comme avant. L’allocation est donc indispensable bien au-delà de ces deux années. Pour la Ligue des familles, il faut octroyer cette allocation automatiquement jusqu’à ce que les enfants aient terminé leurs études, l’ouvrir aux cohabitants légaux et l’exonérer d’impôts.

Un accompagnement psychologique vite hors budget

« On est tous les mêmes face à la douleur, on devrait tous avoir les mêmes chances de s'en sortir ». Baptiste et Claire, qui ont perdu un de leurs trois enfants

Plusieurs familles interrogées ont dû renoncer à un suivi psychologique faute de moyens financiers : aujourd’hui, seules huit séances sont remboursées, avec tout de même un ticket modérateur de 11€ à payer pour chacune d’elles. Or, 11€ par séance, multipliés par le nombre de membres de la famille qui ont besoin de ce soutien, cela fait vite grimper la facture.

La Ligue des familles demande que la Sécurité sociale reconnaisse la spécificité des conséquences psychologiques du décès de l’un·e des membres de la cellule familiale et rembourse mieux les consultations chez un·e psychologue.

Trop peu de temps pour faire son deuil

« Trois jours, c’est honteux. Ce n’est même pas le temps d’enterrer son enfant ». Baptiste et Claire

Dans notre pays, une personne qui a perdu son enfant ou son/sa partenaire bénéficie de trois jours de congé rémunérés. Toutes les familles nous ont indiqué que ces trois jours étaient à peine suffisants pour organiser les funérailles et ne permettaient même pas de faire face aux nombreuses formalités administratives. Le système actuel favorise le recours à des moyens détournés pour gérer les conséquences de cette perte, notamment l’arrêt maladie.

« Le congé maladie, c’est aller chercher l’argent ailleurs, détaille Lise. On se met en arrêt maladie parce qu’on n’a pas le choix. Mais ce n’est pas optimal du tout sur le plan du principe. C’est difficile, car je dois prendre rendez-vous avec mon médecin-conseil, je suis quelqu’un de solaire, mais ça ne veut pas dire que je ne suis pas en dépression. Or, je ne suis pas apte à retourner au travail, j’ai de l’énergie, mais pour m’occuper de mes enfants, pas du boulot en plus… »

La Ligue des familles plaide dans un premier temps pour un congé de deuil de minimum dix jours, puis pour qu’on ouvre un débat quant à la durée optimale que devrait atteindre ce congé à terme.

La reprise du travail s’avère également souvent compliquée, pour des raisons d’organisation familiale chamboulée ou, parfois, parce que le terrain professionnel rappelle directement l’événement dramatique. Des parents interrogés demandent qu’on soutienne les employeurs de sorte qu’ils accordent tous, si les parents le souhaitent, un aménagement du temps et de la charge de travail, sans perte de rémunération.

D’innombrables démarches administratives

À la suite d’un décès, de nombreuses démarches sont attendues de la part des personnes endeuillées : il faut débloquer rapidement les comptes, décider comment va être réalisée la succession, organiser les funérailles, contacter les assurances et fournisseurs en tous genres... Alors qu’il faut en parallèle « tenir bon », en proie à une douleur et des émotions vives, vis-à-vis de ses enfants, de ses proches.

Lise témoigne : « Pour les factures, j’ai galéré, tout était à son nom… et ne parlons pas de la mutuelle, tous les courriers étaient envoyés sur la plateforme numérique, mais je n’avais pas son mot de passe. J’aurais pu perdre mes indemnités ! Impossible de changer le nom du détenteur ! On me dit toujours « Bonjour Alban » [NB : prénom de son conjoint décédé], ce n’est pas humain ! ».

La Ligue des familles estime qu’il faut automatiser le maximum de formalités administratives et prévoir un accompagnement des familles concernées, si elles le souhaitent. En France, une véritable politique d’accompagnement social des familles en deuil a été développée et offre des résultats significatifs. La Ligue des familles plaide pour qu’on mette en place un dispositif similaire visant à rencontrer les besoins des familles concernées de la manière la plus globale possible.

On le voit : les situations extrêmement difficiles des familles endeuillées ne font pas l’objet d’une attention politique suffisante. Avec cette étude (à retrouver sur liguedesfamilles.be), la Ligue des familles espère les mettre en lumière et réussir, petit à petit, à obtenir des avancées qui permettent à ces familles de se concentrer sur leur deuil en laissant de côté des difficultés financières, administratives et autres.

Lola Galer et Damien Hachez, chargé·e·s d’études à la Ligue des familles

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