16/18 ans

« Une usine pourrie ? Je préférais ça mille fois au toit de ma famille »

Les fugueurs sont de plus en plus jeunes et la durée de leur escapade est de plus en plus longue. Pourquoi un tel phénomène ? Qu’est-ce qui pousse les jeunes à fuguer et comment agir ? On fait le tour de la question avec Child Focus et Hugo Lantair, coordinateur de la plateforme SOS Jeunes, mais aussi Léon, jeune fugueur qui nous explique pourquoi la fuite semble être parfois l’unique solution.

« Une usine pourrie ? Je préférais ça mille fois au toit de ma famille »

Les fugueurs sont de plus en plus précoces. Il s’agit d’enfants et d’adolescents dont la disparition est considérée comme inquiétante par la police, le tuteur ou le centre d’accueil.
Qui sont-ils ? Des gamins qui quittent la maison pour une courte période, suite à une dispute avec leurs parents. Des mômes qui étouffent, persuadés de trouver l’état de grâce ailleurs. « À la moindre prise de tête, on se réfugie chez les potes, parfois chez des membres de la famille éloignée », confie Léon, 16 ans, qui a fui à de multiples occasions sa maison en raison « de graves problèmes familiaux », sans en dire plus.

Alors on fuit…

Nous n’insisterons pas. Il explique juste que, encore aujourd’hui, la fuite est la seule solution possible. C’est dès l’âge de 10 ans que Léon a commencé à vouloir être le plus loin possible de son foyer. « La plupart des fugueurs rentrent chez eux après quelques jours. Moi, à force de traîner dehors, je voulais vivre dans la rue. Dès mes 12 ans, j’ai commencé à taper la zone dans les squats, les refuges. Une usine pourrie ? Je préférais ça mille fois au toit de ma famille. »
Hugo Lantair confie qu’il est rompu à ce genre de cas de figure et qu’ils sont de plus en plus fréquents. « Les premières fugues se font en moyenne à 11 ans, contre 13 ans il y a encore une dizaine d'années ». Quels sont les facteurs ? Comme l’explique Léon à demi-mot, le contexte familial est parfois l’une des principales sources d’angoisse des petits. Ce n'est pas tout. Les raisons qui poussent un jeune à fuguer sont complexes.
« La fugue et l'exclusion sont les deux faces d'une même pièce, explique le coordinateur de SOS jeunes. Encore aujourd'hui, j'ai rencontré un gamin de 15 ans qui s'est retrouvé placé une trentaine de fois. Il existe un vrai manque de prise en charge. Le problème ? On institutionnalise le jeune. On le déracine de son milieu de vie. Il est donc doublement exclu. »
Les experts dénoncent un manque de travail en concertation avec les familles qui entraîne une rupture souvent trop brutale avec la vie des enfants. Concrètement, un gamin placé en centre ou sous tutelle est coupé violemment de sa base, un club de foot ou quelques bons copains. Des piliers si importants parfois. Léon nous le fait bien comprendre : « En cinq ans, j'ai peut-être fait une dizaine de centres. Et c'est de plus en plus dur de recommencer une vie. Quand c'est déjà bien tendu dans sa famille, c'est difficile de perdre les quelques repères que l'on a. »
Autre facteur évoqué par Child Focus, le multiculturalisme. De plus en plus d'enfants traînent dans les rues et ne se sentent pas intégrés à un système qui leur donne le sentiment de manquer de perspectives. Il y a des racines, plus ou moins proches, qui font rêver, qui constituent un espoir. Alors, on se met en quête d'aventure. Hugo Lantair ne partage pas tellement ce point de vue.
« Ça semble assez réducteur de tout ramener à cela. La différence culturelle est un facteur de fugue, c'est vrai. Dans le cadre de rapatriement, type regroupement familial, par exemple. Dans ce genre de cas éminemment complexe, on ne prend pas en compte le choc culturel, la difficulté du dialogue. Je pense qu'il y a aussi un autre facteur qui pèse, celui de la paupérisation de la société. 40 % des jeunes entre 12 et 18 ans que l'on reçoit à SOS jeunes sont coupés du circuit scolaire. Aujourd'hui, après plus de neuf demi-journées d'absence injustifiées, les gamins sont exclus de l'école. Ils n'ont donc plus aucune raison de s'investir et sont en décrochage complet. »
Autre facteur souvent cité, les coupes dans le budget des structures d'accueil. La réalité que ces centres décrivent n'est plus prise en compte et les conséquences sont lourdes sur le plan préventif. Un exemple consternant ? Il est impossible d’évaluer le nombre exact de MENA (mineurs étrangers non accompagnés) disparus. Services sociaux, police ou associations de terrain baissent les bras face à des disparitions, par simple manque de moyens.

Quel quotidien pour ces enfants ?

Léon revient avec une froideur effarante sur ses premières errances. « La première fois que je suis parti de chez moi, ça a été comme une évidence. Je n'ai même pas réfléchi. J'ai piqué un peu de thunes, un duvet et je suis parti trois jours. Je voulais décamper pour toujours. Quitter le pays. Aller dans le sud parce que ce serait plus facile de dormir dehors. Je me suis dit que j'allais grandir sur la route et que je pourrais trouver un boulot ! »
Quand on lui dit que c'est effarant d'imaginer un gamin de 10 ans seul aussi longtemps dans la rue, il nous répond simplement qu'il y a pris goût. Cette liberté, ce sentiment grisant des pleins pouvoirs, est un des dangers. Ce n'est évidemment pas le pire. Hugo Lantair développe : « Des gamins comme Léon prennent goût à vivre dans la rue, dans la débrouille. Ils peuvent passer par des expériences comme les stupéfiants ou un mode de vie clandestin. Ça peut aller très loin. On repêche des enfants qui nous expliquent en toute innocence qu'ils se sont prostitués contre un hébergement ».
Un fait que dénonce aussi Child Focus. Ces enfants désorientés ont en effet recours à des techniques de survie et passent très vite des vols à l’étalage au commerce de leur corps. L'association a reçu 35 signalements relatifs à de la prostitution de mineurs. Un chiffre qui a triplé par rapport à 2014.
Les mauvaises rencontres, les codes de « la vie dehors » comme l'appelle Léon, l'identification à des groupes marginaux, conduisent à une inversion des pouvoirs entre parents et enfants. La cohérence familiale est complètement chamboulée. Dès lors, comment agir si on se retrouve face à une telle situation ?
Hugo Lantair n'hésite pas une seconde : « Il faut être réactif. Les armes ? Un maximum d'écoute, de dialogue et surtout accepter le décalage entre la maturité présupposée que les parents prêtent aux enfants et la réalité. Votre enfant a fugué, une fois, deux fois. Vous n'êtes plus face à un bébé. Mais bien dans un processus d'adolescence. Il faut donc éviter de se retrouver dans la situation d'un adulte qui impose. »
Il va falloir définir un espace de négociation. Par exemple, inutile de lui imposer de rentrer directement de l'école ou de lui interdire de sortir. Il faut lui faire comprendre qu'il doit regagner votre confiance, du type « Tu peux sortir pendant une heure. Sois ponctuel, sans quoi, nous serons fous d'inquiétude et alerterons tout de suite les autorités. Tu dois nous montrer que tu ne recommenceras pas ».
Quoi qu'il en soit, les spécialistes insistent sur un point capital : demander conseil. « Chaque situation est bien spécifique et c'est à prendre très au sérieux. Il est important de trouver un espace de médiation. Dans les situations les plus délicates, le parquet et les tribunaux peuvent être saisis. Que les parents évaluent bien, en toute objectivité, si la crise que leur enfant traverse est ponctuelle ou non. Et, bien sûr, il ne faut pas hésiter à se faire aider si on se sent dépassé par la situation. »
On demande à Léon ce qu'il conseille aux parents. Après une longue hésitation pendant laquelle il cherche à formuler quelques idées, il se reprend. « En fait, j'ai rien à dire. Parce que ce n'est pas derrière moi. J'ai pas d'attaches. Je veux pas rentrer dans tout ce bordel pourri, genre aller à l'école, travailler au McDo. J'ai envie d'être dehors, de voir du pays. Parce que, pour le moment, c'est la meilleure place que j'ai trouvée. »

Yves-Marie Vilain-Lepage

En pratique

Qui appeler ?

  • Le 116 000 : numéro d'appel d'urgence gratuit pour les disparitions, valable dans treize pays européens.
  • 02/512 90 20 : la permanence téléphonique sept jours sur sept de SOS Jeunes.
  • www.childfocus.be : fondation pour enfants disparus et sexuellement exploités,  joignable jour et nuit, chaque jour de la semaine. Le site regorge d'informations pratiques.
  • www.fugue.be : véritable F.A.Q qui met des outils très pratiques au service des enfants, des adolescents et de leurs parents.
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