12/15 ans

Virage numérique :
Rèves en a fait une réalité

Un wifi généralisé. Des classes qui se servent du potentiel du smartphone. Peu d’investissements. Encore moins de subsides… et le tout en plein milieu des champs, s’il vous plaît. On croit rêver ? C’est exactement ça : on est en plein Rèves, jolie petite commune à deux champs de Nivelles. C’est pourtant de cette école rurale que pourrait démarrer une certaine révolution numérique scolaire.

 

Virage numérique : Rèves en a fait une réalité

Sur la route, le ciel est si bas qu’il vient effleurer les terres et les sentiers boueux. Difficile de s’imaginer qu’à quelques kilomètres de ce décor purement agricole, on va deviser éducation aux médias et pédagogie numérique. On pousse les portes de l’Institut Sainte-Marie (ISM), en plein pendant la récréation de 10h.
Les secondaires parlent tranquillement entre eux, se font écouter des « sons » sur leurs enceintes Bluetooth. On les imaginait collés à leur smartphone dévorant la bande passante de l’école. On fait la remarque au directeur, Étienne Boland, comme quoi ses élèves sont peu collés aux écrans comparés à d’autres établissements.
« Là, il est 10h, ça discute un peu. À 12h, les plus petits jouent quand même beaucoup sur leurs téléphones, les plus grands sont sur les réseaux sociaux. Mais il arrive, quand il fait beau, qu’ils soient assis dans l’herbe à discuter, sans gsm. Loin des écrans ». Le résultat du fait de ne pas être brimé le reste de la journée ? Voyons voir.

Un faible investissement

C’est en 2013 que l’ISM prend le virage, à l’occasion de la rénovation des bâtiments. Étienne Boland lance l’idée : et si on en profitait pour installer un réseau wifi béton et accessible aux élèves en classe ? Gros débat au sein de l’équipe. Mais, pour lui, les choses sont limpides : l’école doit être le reflet de la société de plus en plus numérique. Inspiré par les exemples canadiens, scandinaves où on ne joue pas au chat et la souris avec les smartphones, il décide de se servir de ce potentiel comme outil pédagogique.
« J’aime bien avancer, ne pas traîner. Mais, attention, tout ne se fait pas sur un coup de tête. Ici, pour aborder cette transition, ça nous a pris un an de réflexion. Il est important de bien poser cette dynamique. Et puis, une fois en place, ça doit tourner, être facile. Et surtout, tout part d’une base : la charte de l’école. »
La charte ? C’est Julie Colon, prof de français et personne-ressource de l’école pour tout ce qui est numérique, qui nous explique : « Pas d’appel à la violence, pas de connexion sans le professeur, pas d’injures, de rumeurs. On ne fait pas la promotion des Snapchat, Facebook et consorts. C’est d’ailleurs pour ça que l’on n’autorise pas l’accès au réseau avant 13 ans ».
L’institut Sainte-Marie utilise Google Apps For Education qui met gratuitement à disposition une suite d’outils et d’applications pédagogiques. Concrètement, les élèves se partagent des documents, des exercices, des cours, des tableaux et autres. L’application Classroom permet une collaboration très souple entre professeurs et élèves. Chacun dispose d’une adresse mail qui est strictement limitée au cadre de l’école.
La grande force de cet établissement ? Ne pas avoir investi des sommes astronomiques dans du matériel qui va devenir obsolète dans cinq ans, mais se servir du potentiel technologique que les élèves possèdent à 99 %. Et le reste ? « D’abord, un réseau en fibre optique impeccable, un système qui tourne bien… enfin un minimum, on reste à la campagne ! Nous avons acheté en tout et pour tout 32 iPad et nous nous équipons de tableaux interactifs et de vidéoprojecteurs. Une classe sur deux est équipée de l’un ou de l’autre. Mais on a encore des tableaux noirs. Et ce qui est drôle, c’est que certains profs jouent justement de la complémentarité image numérique projetée/ardoise et craie ». Tradition et modernité. Cette école, c’est un ensemble des deux. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, prendre la voie numérique ne veut pas dire devenir un établissement de geeks.

L’effet tache d’huile

Au contraire, chaque usage est remis en question. La direction nous explique qu’on ne tombe pas dans le gadget. Ici, pas d’infos sur le menu de la cantine ou sur le retard de tel prof dès qu’un élève est connecté, par exemple. Il n’y a d’ailleurs aucune obligation, ni chez les élèves de posséder un gsm, ni chez les profs de se mettre à faire des cours 100 % connectés et interactifs. Certains éducateurs ont même insisté pour faire exister une journée sans gsm.

« On ramène pas mal d’élèves du fond de la classe vers le premier rang. L’écran a quelque chose qui les subjugue » Julie Colon, professeur de français

Mais alors, comment font les profs récalcitrants ? « On voit bien qu’ils s’y mettent de plus en plus. Le plus bel exemple, c’est notre collègue de plus de 60 ans qui s’y est mis à fond sur ses dernières années de carrière. Via des photos, des applications, il a monté des projets avec des élèves alors qu’il partait de nulle part. On lui a même offert un smartphone pour son départ à la retraite ! », s’amuse le directeur.
Julie Colon complète : « La crainte initiale, c’est que ‘ces bestioles technologiques vont finir par nous remplacer’. On a fait en sorte que tout soit facile pour les enseignants. Ceux qui veulent se branchent et font cours. On travaille avec une plateforme, la seule obligation, c’est qu’au moment des bulletins, chacun doit au minimum inscrire ses notes. L’air de rien, cette contrainte fait tache d’huile. Beaucoup se disent ‘Allez, ce n’est pas si sorcier, on peut faire un petit effort’ ». S’y mettre oui, mais pour quelle plus-value ?

Une petite déstructuration

Les avantages des usages numériques ? Julie Colon n’hésite pas : « C’est un vrai bonus. On a le sentiment très gratifiant d’intéresser les jeunes. Le rapport au savoir - il n’est plus exclusif au prof - change pas mal de choses. On ramène pas mal d’élèves du fond de la classe vers le premier rang. L’écran a quelque chose qui les subjugue. Il y a un brouhaha dans la cour, allumez un écran, vous faites taire les 760 secondaires d’un coup. Donc, cette fascination transposée en cours, c’est un sacré appui ».
Est-ce que l’ambition de l’ISM est de se rapprocher du principe des classes inversées, soit aborder les leçons à la maison et les devoirs à l’école ? Bien qu’intéressée par le principe, l’équipe réfute. « On cherche juste à s’ouvrir à autre chose et à faire rentrer l’école dans le XXIe siècle. Après, il y a des principes très modernes auxquels on adhère. Je pense aux tweectées (contraction de tweeter et dictée, ndlr) où le principe consiste à corriger ensemble un texte de 150 caractères provenant d’une classe d’un autre établissement, d’y apporter les modifications communes et de proposer un autre texte à une autre classe. Ce genre de petites interactions fonctionne à merveille. Mais sinon, nos classes sont très classiques, il n’y a pas des labos gigantesques comme à certains endroits du Canada. On n’a pas la place. Le numérique apporte juste une petite déstructuration. Peut-être que nos élèves sont moins assis que dans d’autres écoles ».
L’équipe compte sur le Pacte d’excellence pour numériser un peu l’école, tout en faisant remarquer que cette thématique n’occupe pas une grande place à l’heure qu’il est. Pas faux, notamment en ce qui concerne l’éducation aux médias. Tiens, parlons-en.

Les débordements servent d’exemple

Le tout-connecté de l’école, en plus de la charte, doit s’accompagner d’un « savoir-être ». Ici, en cours optionnel, il est possible de faire de l’éducation aux médias. Cours après lequel pleurent un bon nombre d’experts, se désolant de son absence dans une majorité écrasante d’établissement du pays. Ici, il est tout de même suivi par 70 % des élèves.
« En 3e-4e, on effectue tout un travail sur le harcèlement, les bons usages, le décryptage des sources sur le web. Et la grande force de ce cours, c’est que l’on se sert des dérapages qui ont eu lieu dans l’enceinte de l’école comme point de démarrage, ça rend les choses concrètes, ils savent exactement de quoi on parle. Et même si ça n’empêche pas les débordements de refaire surface, on a le sentiment d’avancer », explique Julie Colon. De quelle nature sont les débordements, d’ailleurs ? Le personnel un peu confus ne veut pas rentrer dans les détails, mais on sent bien que se jouent dans l’enceinte de l’établissement les mêmes problématiques qu’en dehors de la cour de récré. Contenu porno, insultes, potins en tous genres.
À ce propos, est-ce que les enseignants peuvent mesurer le bien-fondé des bons usages numériques à l’extérieur des murs de l’école ? « Difficile à dire, déplore le directeur. Comme ailleurs, les retours sont très rares. Mais dès qu’il y a urgence - je pense au chantage, par exemple - là, on fait intervenir parents et médiateurs tout de suite et on en parle collectivement à travers les cours ou des exposés, des spectacles, voire des conférences ».
Autre pari que l’on trouve astucieux, l’école ne met pas le paquet sur la sécurité. Elle est équipée d’un pare-feu, facilement contournable. Elle estime préférable d’apprendre à nager plutôt que de dresser des palissades autour de la piscine. Et évidemment, le premier réflexe est de travailler en concertation avec les parents.
Tiens, les parents, ils en pensent quoi ? Le directeur répond par une anecdote surprenante : « On a quand même eu des parents qui voulaient bien inscrire leur enfant, mais à condition que l’on coupe le wifi. On leur a expliqué notre démarche et on n’a plus jamais entendu parler d’eux. Sinon, évidemment, on sent bien que notre projet et notre ancrage intéressent. Notre rôle, c’est aussi de rassurer. De montrer que l’on a un rapport conscient aux écrans. Et de cultiver cet état de conscience, jusqu’aux foyers. On le sait tous aujourd’hui, les cas peuvent vite dégénérer. Nous avons tous un rôle à jouer par rapport à nos enfants. Faire confiance, ce n’est pas fermer les yeux. Et pour cela, il ne faut jamais faire taire le dialogue autour de la problématique du numérique ».

 

Yves-Marie Vilain-Lepage

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Bonjour, c’est classedevotreenfant@ecole.be

Asséner que l’école n’a pas franchi le pas numérique et que long est le chemin qui mène au tout connecté, ce n’est pas tout à fait vrai. Aujourd’hui, parents et profs s’envoient de plus en plus de mails. On en parle peu, pourtant les protagonistes ont beaucoup à nous en dire, sous le regard expert de Christophe Butstraen.