X. Mabille : « L’ébranlement de la Belgique unitaire debute vers 1960 »

En 1986, Xavier Mabille publiait la première Histoire Politique de la Belgique en langue française. L’ancien directeur du CRISP, aujourd’hui son président, a remis l’ouvrage sur le métier. 450 pages qui éclairent de manière exemplaire notre politique, ses racines, ses méandres, ses étranges compromis et son obsession de la réforme institutionnelle. Et qui vous apporte un sérieux coup de pouce pour expliquer à vos enfants l’histoire de ce curieux pays qui est le leur.

 X. Mabille : « L’ébranlement de la Belgique unitaire debute vers 1960 »  - Thinkstock

Le Ligueur : Votre analyse commence en 1780, cinquante ans avant la Révolution et l’indépendance. Nous sommes encore dans l’Empire des Habsbourg mais tout ce qui nous divise est déjà là : les conflits entre centralisation et particularismes, entre laïcisation et cléricalisme et la question sociale.
Xavier Mabille
 : « Tout est là. Mais en même temps, dans l’Empire austro-hongrois, les États Belgique et la Principauté de Liège, ce n’est pas encore la Belgique. Un historien comme Pirenne et ceux de son époque dans d’autres pays, avaient une vision finaliste, comme si la Belgique avait toujours existé et attendait d’avoir un jour un État indépendant. En fait, la Belgique s’est formée pendant l’occupation française et la période hollandaise. Je dis ça parce qu’aujourd’hui, certains historiens écrivent des histoires de Flandre ou de Wallonie dans une perspective finaliste. Or, le mot Wallonie, par exemple, n’apparaît qu’en 1844. La Flandre, pendant des siècles, c’était le Comté de Flandres. Anvers n’en était pas et faisait partie du Duché de Brabant. Et le Limbourg faisait partie de la Principauté de Liège. Ce que nous appelons aujourd’hui la Flandre et la Wallonie sont des créations de l’État belge. Elles n’auraient pas existé sans lui. »

Permanence du mouvement flamand

L. L. : Dans la Belgique du 19e siècle, seules les classes dominantes parlent français. Le peuple ne connaît que les dialectes flamands ou wallons. Pourtant, la situation est asymétrique. Au nord se développe un mouvement flamand. Au sud, les wallons passent au français.
X. M.
 : « Dans l’Europe de 1830, on recommence à parler finlandais, tchèque, hongrois. Ça fait partie du romantisme. On se replonge dans son histoire. Or, la Flandre avait eu un passé glorieux, une grande littérature, une peinture. Le point de départ du mouvement flamand, c’est la grande préface que donne en 1834 Jan Frans Willems à la réédition de Reinhard de Vos, le Roman de Renard. Aujourd’hui, l’héritage culturel de notre pays est considéré comme essentiellement flamand. Au Louvre par exemple, des tableaux de l’école de Roger van der Weyde sont étiquetés ‘15e siècle, Bruxelles, Flandre’. Au 15e siècle, Bruxelles n’était évidemment pas en Flandre, mais dans le Brabant. Si le Louvre commet un tel anachronisme, c’est significatif de l’influence qu’a eue le mouvement flamand sur les perceptions. Inversement, il n’y a pas eu de grande littérature en wallon. Le mouvement wallon n’a pas revalorisé la culture en langue wallonne, il est rapidement devenu un mouvement francophone. »

L. L. : Les revendications culturelles flamandes sont énoncées depuis la création du pays. Pourquoi ce contentieux si important a-t-il avancé si lentement ?
X. M. : « Il y a eu un aveuglement belge. En 1859, Charles Rogier examine le rapport de la ‘Commission des griefs flamands’ et dit : ‘Ce n’est pas praticable et voilà, j’ai apporté une réponse définitive aux revendications du mouvement flamand’. En 1929, le gouvernement Jaspar annonce, lui aussi, qu’il va apporter une réponse définitive à la question linguistique. Et combien de fois avons-nous entendu cela par la suite ? »

L. L. : À quel moment cette question est-elle devenue le problème principal de la politique belge ?
X. M. :
« Je situe vers 1960, l’ébranlement de la Belgique unitaire. C’est une période marquée par le pacte scolaire, la décolonisation du Congo et la grande grève de l'hiver 1960. Le pacte scolaire a joué un rôle important parce qu’aussi longtemps que les passions politiques se mobilisaient sur la question scolaire, les laïques de tout le pays restaient unis contre les catholiques de tout le pays, unis eux aussi. La paix scolaire a rompu cette digue. Le clivage linguistique devient principal. La table ronde de 1960 sur la décolonisation se tient en français. C’eut été inconcevable seulement deux-trois ans plus tard. En 1968, c’est l’affaire de Louvain et Gaston Eyskens, qui avait été dans sa jeunesse militant de la cause flamande, redevient Premier ministre. Il déclare que l’Etat unitaire est dépassé et réalise la première grande réforme de l’État. »

L. L. : Est-ce aussi parce qu’à la fin de la guerre, la lutte des classes a trouvé avec la sécu et la concertation sociale une forme de paix sociale ?
X. M. : « Pour une part, oui. Ce sont des structures très importantes, mais elles vont souffrir dans les années qui viennent car elles subissent une double pression. D’une part, celle de la tendance qui veut la privatisation. Et d’autre part, celle d’une difficulté institutionnelle : la sécurité sociale est restée fédérale, mais les pouvoirs économiques sont aux mains des régions. Cela peut coincer. Les régions seront-elles solidaires ? »

La Belgique, métaphore de l’Europe

L. L. : Que nous apprend l’histoire politique de la Belgique ?
X. M. :
« Le romancier Leonardo Sciascia disait que la Sicile est une métaphore de l’Italie. Je pense que la Belgique est une métaphore de l’Europe, notamment de l’Europe confrontée à l’égoïsme des régions qui se croient riches : Flandre, Italie du Nord, Catalogne, Ecosse. L’Ecosse a du pétrole. Je m’étonne qu’on s’intéresse si peu au fait que le parti nationaliste écossais a, pour la première fois, la majorité à l’assemblée régionale et qu’il se propose d’organiser un référendum sur l’indépendance en 2014. Il faut se souvenir aussi qu’en 1949, quand on a fait la République Fédérale d’Allemagne, la Bavière ne voulait pas en faire partie. Il a fallu une forte pression anglo-américaine. Les tendances centrifuges continuent d’exister en Europe, surtout quand les circonstances économiques sont difficiles. »

L. L. : Dans une Flandre et une Wallonie très autonomes, va-t-on voir des conflits entre sous-régions ou entre villes ?
X. M. :
« La Belgique est un pays de communes. La commune a été une forme de résistance au seigneur. À l’Empire aussi. En flamand, citoyen se dit burger. Un jour l’ambassadeur de Suède m’a fait part de son étonnement. Il ne comprenait pas pourquoi un homme aussi important que Willy Claes, alors ministre des Affaires étrangères, avait déclaré vouloir devenir bourgmestre de Hasselt. Les élections communales restent importantes dans ce pays. Cette année, ce sera le test pour la N-VA : Anvers, Gand, Bruges. »

Propos recueillis par Michel Gheude

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